Philippe Geluck a réagi négativement à la couverture de Charlie Hebdo. Christophe Conte signe un « Billet dur » en page 3 du magazine « Les Inrockuptibles », où il critique durement cette attitude. Dans une interview, parue le vendredi 30 janvier dans les colonnes du quotidien « Le Soir » Geluck se défend. Je vous invite à lire celle-ci ci-dessous, avant de découvrir ma réaction juste après. J’ai de la sympathie pour la sincérité du papa du Chat, mais…
Geluck: «Je ne suis pas prêt à mourir pour un dessin» – Le Soir 30 janvier
Une semaine après les attentats contre Charlie Hebdo, Philippe Geluck était invité par Europe 1 à commenter la Une du nouveau numéro du magazine satirique, où Mahomet décidait de tout pardonner avec une larme dans l’œil. Sur les ondes, Philippe Geluck estimait que si « la liberté d’expression est totale chez nous, elle ne devait pas, pour autant, nier une certaine responsabilité ». Il jugeait cette couverture « dangereuse », tout en affirmant la « comprendre ». L’éditorialiste des Inrocks, Christophe Conte, traitait aussitôt le caricaturiste belge de « lâche » dans son « billet dur » hebdomadaire. « Philou, je crois que tu n’as rien compris, écrivait Christophe Conte. Ni à cette couverture digne et bouleversante, ni à son caractère profondément respectueux, ni à la complexité en abyme de son message, ni à la désolation sensible de son auteur, encore moins à la nécessité impériale de faire front au moment le plus épineux, le plus tragique sans doute, de toute l’histoire française du dessin de presse ». Le créateur du Chat répond aux Inrocks dans Le Soir.
Deux semaines après la sortie du « Charlie Hebdo », vous maintenez que cette couverture est « dangereuse » ? Sur Europe 1, j’ai réagi à chaud. Je découvrais le dessin dans l’émission. J’ai été troublé de voir ce que Luz avait dessiné. Il a dû réaliser ce dessin dans des conditions épouvantables, au milieu d’un chagrin immense. Je salue donc la performance mais pas forcément le contenu. Ce n’est pas parce que des caricaturistes ont été assassinés de manière innommable que cette couverture est forcément fabuleuse sinon où est la confrontation des idées ? Cette Une s’inscrit dans la logique de la démarche éditoriale de Charlie Hebdo mais je trouve qu’il aurait mieux valu être dans la réflexion, plutôt que dans la réaction. Je ne retire pas un mot à ce que j’ai dit sur Europe 1. Je comprends ce dessin mais je le trouve toujours dangereux.
En quoi ce dessin peut-il être considéré comme un danger ? Depuis le début de l’affaire des caricatures de Mahomet, en 2006, je pense qu’il faut arrêter avec ce genre de provocation. Sur internet, les dessins se diffusent et se lisent partout en quelques minutes avec le risque de provoquer d’autres heurts et d’autres morts. Pour comprendre les caricatures d’un journal satirique comme Charlie Hebdo, il faut être éduqué à décoder le second et le troisième degré. La liberté d’expression, nous avons mis des siècles à la conquérir. Il existe des tas d’autres pays, d’autres cultures, où la liberté totale de ces dessins ne peut pas être comprise. C’est dans ce sens, que j’estime que les caricaturistes ont une responsabilité. Attention, je ne veux pas entrer dans un débat liberticide. Je veux juste insister sur la nécessité de faire preuve de réflexion, de pédagogie pour ne pas se tromper de cible.
Ne risque-t-on pas de basculer rapidement dans l’autocensure ? Les auteurs de Charlie sont farouchement contre les extrémistes, les intolérants, les fascistes. Mais en caricaturant le Prophète, ils blessent la majorité des musulmans, y compris ceux qui sont sincèrement en faveur de la liberté d’expression. Ce genre de couverture provoque des dégâts collatéraux. On braque des gens qui devraient être des alliés. J’ai parlé avec beaucoup de musulmans et ils se sentent blessés. Sur Maghreb TV, on m’a remercié pour ma sagesse. Les musulmans sont aussi exaspérés que nous par les intégristes religieux mais ils ont été à la fois horrifiés par les attentats et blessés par les caricatures.
Vous-même avez signé de nombreux dessins contre le port du niqab. Vous n’en ferez plus ? Bien sûr que si ! Je peux rire avec des musulmans sur les dérives du niqab. Maghreb TV a d’ailleurs repris certains de mes dessins sur le niqab. Dans ces dessins-là, j’attaque avant tout le fanatisme. Je pointe les atteintes aux droits de l’homme et de la femme. C’est du dessin humaniste. Le Prophète, c’est autre chose. Là, on touche au tabou absolu. J’ai certes publié un album de caricatures sur la Bible mais les catholiques ne brûlent plus les hérétiques. Si j’avais fait ce livre il y a cinq cents ans, j’aurais sans doute été contraint d’utiliser des chemins plus détournés pour ne pas perdre la vie.
Charb, le rédacteur en chef de « Charlie Hebdo » risquait sa vie à chaque numéro. Vous n’êtes pas prêt à aller jusque-là pour défendre la liberté d’expression ? Non, je ne suis pas prêt à mourir pour un dessin car je me sens plus utile vivant. Je me sens plus proche de Cavanna, un des pères fondateurs de Charlie Hebdo, que de Charb. En pleine guerre froide, au moment où l’Europe risquait de basculer sous domination soviétique, il avait dit : « Plutôt rouge que mort ». Dans le Nouvel Observateur, Delfeil de Ton, un autre ancien de Charlie, a écrit après les attentats : « Je t’en veux vraiment, Charb », lui reprochant d’avoir entraîné la rédaction dans la surenchère. Il s’est fait allumer comme moi. J’en reviens au point de départ : tout ne doit pas être réduit à de la satire violente. Il n’y a pas de lâcheté là-dedans. Il faut éviter de heurter les plus faibles, dont les pacifistes musulmans font partie. Je ne partage pas leur foi mais si je rentre dans une mosquée, j’enlève mes chaussures.
Ma réaction amicale: Quand Le Chat relit Hebdo…
« Etre ou ne pas être Charlie ? » Après le temps de l’indignation unanime, chacun y va de sa nuance et de son couplet. Aux extrêmes – il y a, d’une part les adeptes d’une loi sur le blasphème et de l’autre, les avocats du droit absolu à gratuitement choquer. Entre les deux, se retrouve la majorité d’entre nous. Ceux qui sont Charlie, parce qu’on ne transige pas avec la liberté d’expression ; mais qui n’agissent pas forcément en Charlie, afin de ne pas choquer inutilement le voisin. Philippe Geluck fait partie de ceux-là. Tout comme moi – qui refuse la censure, mais n’achète pas Charlie Hebdo. Parce que, si chacun a le droit de faire rire de tout, personne n’est obligé de rire de tout.
Mais – et c’est ici que cela se complique – faut-il parfois s’autocensurer ? Faut-il, comme l’exprimait Geluck ce vendredi dans les colonnes du Soir, ne pas publier de caricatures du prophète, car « il existe des tas d’autres pays, d’autres cultures, où la liberté totale de ces dessins ne peut pas être comprise ». Et, si oui, comment concilier cette prise de position, avec ce que l’auteur du Chat ajoute : « J’ai certes publié un album de caricatures sur la Bible, mais les catholiques ne brûlent plus les hérétiques ». Choquer les cathos serait donc légitime, car ceux-ci ne sont plus violents. Par contre, il s’agirait de ménager la susceptibilité des musulmans, car « il faut éviter de heurter les plus faibles, dont les pacifistes musulmans font partie ». Les chrétiens du Niger, dont les « Anti-Charlie » ont brûlé les églises, ne font-ils pas également partie des plus faibles ? Pourquoi respecter ce qui est sacré pour les uns et se moquer de ce qui est saint pour les autres ? Tel ce journaliste proche de l’ULB, m’expliquant avoir gueulé (ce que je comprends) contre une médaille commémorative de la ‘Saint-V’, parce que celle-ci représentait un sioniste portant la svastika, mais ajoutant le sourire en coin : « Un pape se faisant sodomiser, je n’aurais rien dit – ça, c’est du folklore ». Deux poids deux mesures, donc. Il est heureux que la majorité des chrétiens ne soient plus menaçants. Faut-il pour autant moins les respecter? Comme quoi, notre belle cohérence occidentale se vit à géométrie variable.
Mon avis sur tout ceci ? Théologiquement, je ne saisis pas en quoi dessiner le prophète Mohammed serait haram, d’autant plus qu’il fut représenté au cours de l’histoire. Mais je ne chercherai pas à choquer ceux qui le pensent. Par contre, jamais je n’accepterai qu’un prof de biologie renonce à enseigner la théorie de l’évolution, pour ménager certains de ses élèves musulmans. Où placer la limite au respect des susceptibilités et pourquoi ? Le débat est délicat, mais ce n’est pas aider l’islam que de l’aborder avec plus de pincettes que d’autres religions ou philosophies. La position de Philippe Geluck est sincère et mérite le respect. Mais elle manque de cohérence.
Si en Occident il ne serait pas superflu que certains esprits libres cultivent le respect du sacré – musulman, juif, laïque,… et aussi chrétien – en Orient il est urgent de retrouver un certain sens du second degré. Car le scandale, ce n’est pas d’abord la couverture de Luz dans Charlie Hebdo, mais bien le nombre de morts qu’elle a causée. Par respect pour les musulmans, je refuse de croire qu’il faudra cinq siècles de plus, pour que l’immense majorité d’entre eux le comprennent – comme bon nombre le font déjà.
Le papa du Chat a l’honnêteté de nous livrer la raison profonde de son attitude : «Je me sens plus proche de Cavanna, un des pères fondateurs de Charlie Hebdo, que de Charb. En pleine guerre froide, au moment où l’Europe risquait de basculer sous domination soviétique, il avait dit : Plutôt rouge que mort ». En la matière, ma référence serait plutôt Harry Potter. Parce que le petit sorcier ose appeler « Vous-savez-qui » par son nom de « Voldemort » – et cela, quel que soit le risque à courir et le prix à payer.