Quand le pêcheur se reconnaît pécheur… » – 5e dimanche de l’Année, Année C

« Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur. » (Luc 5, 1-11)

L’évangile de Jean raconte que l’appel des premiers disciples se fit à partir de l’entourage de Jean le Baptiste. Cela correspond sans doute à la réalité historique. Le récit des trois autres évangiles préfère, quant à lui, décrire un autre moment : Celui qui fit passer ses hommes de leur vie professionnelle ordinaire au service du Royaume. Ce sont des pêcheurs. Ils s’en vont donc pêcher. Mais il n’y que peu de prises ce jour-là. Jusqu’au moment où Jésus s’en mêle. Alors, Simon-Pierre comprend qu’à travers Jésus, c’est le Très-Haut qui agit. Il est pris d’effroi et se reconnaît pécheur. Jésus confirme son appel, ainsi que celui de ses compagnons : « Désormais, ce sont des hommes que tu prendras ».
Ce mercredi, nous entrons en Carême par l’imposition des cendres. Que ces 40 jours soient aussi pour nous une occasion de quelque peu laisser nos occupations profanes, pour davantage nous consacrer au service du Christ. Ce qui compte, c’est notre disponibilité. Le résultat, lui, est entre les mains d’un Autre. Le Maître de la pêche, c’est le Christ.

Quand il s’agit de raison – aucun bémol n’est de mise

Il y a des personnes avec lesquelles on s’entend bien et pourtant – un « quelque chose » fait que l’on ne se sent pas toujours sur la même longueur d’onde. Sans forcément bien saisir pourquoi. Et puis – à un moment donné – une remarque donne de mettre le doigt sur le cœur du désaccord. Henri Bartholomeeusen, président du Centre d’Action Laïque (CAL), est une personne que j’apprécie. Je l’ai rencontré pour la première fois, alors qu’il était Grand-Maitre du Grand Orient de Belgique (GOB) et – qu’avec l’aide du journaliste Eddy Caekelberghs – j’avais contribué à mettre sur pied un débat avec le cardinal Danneels à la foire du livre. Un honnête homme, avec lequel j’ai toujours plaisir d’échanger. Aujourd’hui, il milite pour l’inscription de la laïcité dans la constitution belge et déclare : « La religion n’est pas l’ennemie de la laïcité. La Laïcité est la condition de coexistence de toutes les religions. » En l’entendant, quelque chose en moi résistait et n’était pas rassuré. Mais quoi ?

Petit retour en arrière… En 2011, j’ai publié « Credo politique » (éditions Fidélité/Avant-Propos), essai dans lequel j’écrivais (pp.41-42) : « L’homme est un animal politique », enseignait Aristote, « parce que l’homme est un animal qui parle ». (Aristote, les Politiques, I 2). La vie politique se fonde sur le langage qui implique l’échange de communication. En effet, comment envisager de bâtir une vie dans la cité si tous les habitants de celle-ci pratiquent un dialogue de sourds dès qu’ils s’agit de prendre une décision commune ? Evidemment, on peut dans ce cas avoir recours à la loi du plus fort, mais celle-ci est justement la négation du principe politique. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le cœur institutionnel d’une démocratie s’appelle un « parlement » – un lieu où on se parle. Or, se parler n’est possible que si l’on possède un langage commun. Comme les convictions religieuses et philosophiques sont de l’ordre de l’intériorité – et donc du domaine de ce qui est toujours quelque part incommunicable – celles-ci ne peuvent servir de langage commun pour fonder une société laïque.
L’apport majeur de la philosophie des Lumières à notre civilisation est d’avoir rappelé l’héritage des anciens Grecs – soit que le seul langage capable de fonder une démocratie est le langage de la raison. Je ne parle pas ici de la raison procédurale, qui se borne à constater que les formes extérieures ont été respectées dans la prise de décision. En effet, je rappelle que c’est « dans les formes » que plus d’un dictateur est arrivé au pouvoir – pensons à Hitler en 1933 – et que, de nos jours, la démocratisation « dans les formes » de certains pays ne semble pas nécessairement offrir un gage de sécurité plus grande aux minorités religieuses ou ethniques qui y habitent. Il ne s’agit donc pas de la raison procédurale, mais bien de la raison intelligente. Celle qui cherche à comprendre ce que l’autre me dit, afin de lui répondre. Sa grammaire logique et sa visée critique font en sorte que seule la raison qui vise l’intelligence permette à des personnes de convictions différentes d’écouter l’autre sans a priori, afin d’arriver à prendre une décision politique commune pour le bien de la cité. C’est cette raison qui donne, non pas de voir en l’autre d’abord le « juif », le « chrétien », le «musulman », ou le « libre-exaministe », mais bien le citoyen qui défend son point de vue avec des arguments accessibles à toute personne normalement intelligente, quelle que soit sa conviction religieuse ou philosophique. »

En préparation au colloque (ULB) « la religion dans la Cité » des 29 et 30 janvier, je fus invité ce jeudi 28 janvier par Eddy Caekelberghs dans son émission radio « Face à l’info » (RTBF – La Première). J’y répétai à peu près la même chose que dans mon livre, par rapport au rôle de la raison en politique. La formule a dû plaire au journaliste, car – accueillant l’archevêque De Kesel et Henri Bartholomeeusen dans son émission du lundi suivant – il demanda à tous deux de réagir à mes propos. Or voici – mot pour mot (vous pouvez vérifier grâce au podcast) – ce que répondit le président du Centre d’Action Laïque : « Je réagis positivement, avec toujours un petit bémol, lorsqu’un religieux parle de raison. Toutes les religions participent à un discours et donc s’appuient sur la raison. Elles ont toutes une vision du monde – elles sont toutes basées sur un mythe, une histoire du monde – mais c’est une raison, qui est une raison téléologique. C’est-à-dire une raison qui est construite en fonction d’une fin , qui n’est pas indifférente du résultat. La raison religieuse doit contribuer effectivement à assoir la pratique, à asseoir la vérité religieuse. Elle se distingue, me semble-t-il, de la raison libre-exaministe, qui a ceci de particulier, c’est qu’elle est nécessairement indifférente du résultat. Voilà ce qui peut nous séparer. En dehors de cela, évidemment, j’applaudis. »

Ce « petit bémol » est révélateur… Si je dis de quelqu’un que « j’ai confiance en lui avec un petit bémol » – j’exprime, en fait, que je n’ai pas totalement confiance en lui. Que les convictions d’un croyant ou d’un libre-exaministe colorent leur façon de raisonner – est une chose normale et naturelle. Mais la raison reste la raison. Sa grammaire est la logique. La raison permet donc au croyant et au laïque de comprendre l’argument de l’autre et de lui opposer les siens. Bref – aucun bémol n’est de mise. Car, ce qu’implique le « petit bémol » d’Henri Bartholomeeusen est que quand un religieux use de sa raison, celle-ci serait un peu moins « raisonnable » que celle du libre-exaministe, car polluée par la visée «téléologique » de la religion. Bref, en démocratie, il y aurait la raison « libre » du libre-exaministe et la raison « liée » du croyant. Et donc pas de vrai langage commun pour fonder la Cité. En entendant cela, je pense à certains musulmans conservateurs qui me font comprendre avec une infinie gentillesse, que je ne puis comprendre leur « raison ». En effet, ne faisant pas partie de « l’oumma », ma perception de la réalité serait toujours quelque part déficiente. Dois-je comprendre que pour le Centre d’Action Laïque, le croyant serait dans une forme de « dhimmitude » quant à la raison – n’étant qu’un acteur déficient face à l’héritage des lumières ?
Ceci me ramène à la sortie de mon livre « Credo politique ». Le quotidien « La Libre » et l’hebdo « Le Vif » lui consacrèrent chacun une généreuse page. Pour le compte d’un autre grand quotidien bruxellois au profil plus laïque, un journaliste m’interviewa. Pendant près d’une demi-heure, il essaya de me faire dire que j’affirmais que la religion fondait la démocratie. Comme je lui répondait invariablement que je le mettais au défi de trouver la moindre virgule dans mon livre impliquant cela, l’entretien se clôtura. Et – pour une raison mystérieuse – rien ne fut jamais publié. J’en ai conclu que – pour d’aucuns – le bouquin d’un prêtre qui défend la démocratie et la raison, n’était pas un sujet suffisamment crédible, pour être digne d’intérêt.

Ma réaction ne se veut pas polémique. (Ceux qui me connaissent savent que j’ai horreur de la polémique). J’essaie simplement d’exprimer en mots clairs, le malaise que je ressens quand certains libre-penseurs, insinuent qu’ils sont plus libres et davantage penseurs que moi. Je m’empresse d’ajouter que je n’ai jamais perçu cela chez des laïques aussi affirmés que Hervé Hasquin, Baudouin Decharneux, François De Smet et tant d’autres. Est-ce un hasard si justement, Hasquin ne souhaite pas l’inscription de la laïcité dans la constitution ? Je comprends désormais mieux pourquoi cette proposition ne me rassure guère. Car si la laïcité est pour certains libre-exaministes, ce qui les rend plus raisonnables et donc « davantage citoyens » que les croyants, pareille inscription serait la porte vers une nouvelle religion d’état : celle du libre-examen. Telle n’est certainement pas la volonté d’Henri Bartholomeeusen, trop intelligent et nuancé pour ce genre de dérive. Il n’empêche – je l’invite avec amitié à méditer sur son « petit bémol ». Et sur les implications politiques concrètes de celui-ci, au sein de notre société pluraliste. Car, quand il s’agit de raison – aucun bémol n’est de mise.

Laïcité/Neutralité de l’État: Quel enjeu ? Quelle réponse ?

L’édito de David Coppi dans le quotidien bruxellois « le Soir » de ce WE mérite qu’on s’y arrête. J’en cite quelques extraits : « Les députés à la Chambre s’apprêtent à rédiger un rapport introductif qui pourrait servir de base, ensuite, à un débat à part entière, en commission parlementaire, sur la laïcité ou neutralité de l’Etat. Il y a des résistances. Le débat est légitime. (…) Cela étant, légitime, souhaitable, le débat le sera incontestablement à la condition où il aura lieu plein champ. Sans tabous, si l’on préfère. De cette façon, on écartera le risque de mettre le focus sur une communauté – musulmane, pour ne pas la nommer, et on pense notamment à la controverse, qui domine médiatiquement, sur l’interdiction du port du foulard dans les administrations publiques, liée à l’interdiction de tout signe convictionnel. (…) Et convenons-en dès lors : il y a une seule bonne manière d’avoir un vrai échange sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat, c’est, bien entendu, d’ouvrir grand la discussion, sur le foulard comme sur le Te Deum ou sur l’ordre protocolaire dans notre pays, la position relative des dignitaires catholiques, sur la place de toutes les autorités religieuses dans notre vie publique, où l’on s’interrogera aussi sur les réseaux d’enseignement, dont le « libre » au milieu. »

Ici – me vient la question : Quel enjeu ? Quelle réponse ? La question des Te Deum et de l’ordre protocolaire n’empêche pas grand-monde de dormir chez les catholiques. La dernière fois que le politique s’en est saisi, c’est surtout le monde juif qui s’y est opposé, trouvant que ceci était représentatif de toutes les religions. Si le politique revoit cela – c’est son droit. Mais reculer les évêques de quelques rangs honorifiques, ne fera pas reculer le terrorisme. Dans un même ordre d’idée, le débat sur les réseaux d’enseignements – véritable mythe fondateur d’une certaine laïcité philosophique – ne me fait pas peur. Mais il s’agit d’une question qui concerne l’éducation. Pas la radicalisation. Que je sache, le réseau libre ne fabrique pas plus de terroristes que l’enseignement public. Ne pas stigmatiser l’islam, est une bonne chose. Et développer à frais nouveau, une réflexion sur le rapport entre l’état et toutes les convictions, pourquoi pas ? Mais gare au « billard à trois billes »… Qui verrait la réaction à la vague actuelle de terrorisme – et à la peur qu’elle engendre – utilisée pour obtenir un autre objectif, bien plus partisan : Exiler les religions de toute participation au débat public, pour établir un laïcisme d’état. Un peu comme si les cultes étaient des déchets toxiques à isoler de la société, pour préserver la santé publique. Ce serait commettre une fatale erreur d’analyse. Comme l’amour ou la politique, la religion (ou la non-religion – qui est aussi une conviction) est une des grandes passions de l’humanité, capable du meilleur comme du pire – selon que son moteur est la paix ou l’angoisse. Et comme pour l’amour ou la politique, empêcher son expression publique, c’est risquer sa radicalisation clandestine. Je cite ici le Grand Rabbin Guigui (La Libre 17 janvier p.4) : « (question) Que vous inspire le débat sur l’inscription de la laïcité dans la Constitution? (réponse) C’est un débat totalement inutile. La neutralité garantit la laïcité tout en permettant aux religions de vivre en toute quiétude. Si on inscrit la laïcité dans la Constitution, cela risque de devenir demain un sujet de confrontations, tant il y a des définitions de la laïcité. Pourquoi changer ? On vit bien tel que nous sommes. Regardez, à terme on veut déjà supprimer les cours de religion. C’est une grave erreur. On vit aujourd’hui une période de violence. Le terrorisme est à nos portes. Or, comment radicalise-t-on un jeune, sinon sur un terreau d’ignorance et sur un manque de vécu ou de mémoire ? Les cours de religion permettaient aux citoyens d’être fidèles à leurs traditions tout en étant ouverts sur l’extérieur. Aujourd’hui on a détruit cela et on va aggraver l’ignorance. C’est dramatique. On perd un moyen de former des citoyens qui, en étant ancrés dans leur vécu, devenaient ouverts et tolérants. »

Quel enjeu ? Quelle réponse ? L’enjeu est avant tout une question théologique, qui agite aujourd’hui le monde musulman – et certaines franges des autres grandes religions – comme elle agita le monde catholique, il y a une siècle. Elle concerne la possibilité d’interpréter le Coran et d’accepter la société pluraliste. Comme l’écrit Bosco d’Otreppe dans le quotidien bruxellois « La Libre » de ce samedi (p.4)  : « En Belgique, l’islam est avant tout un islam conservateur sunnite. Et à l’international comme en Belgique, le sunnisme est en crise pour deux grandes raisons. Premièrement parce que dans le sunnisme, les voies interprétatives ou réformistes pour accorder la foi aux contextes contemporains sont étroites, sinon absentes, ce qui rend la rencontre avec la modernité difficile. Ensuite parce que la foi, pour la majorité des sunnites, ne se définit pas seulement comme étant un cheminement intime, mais qu’elle s’associe à une dimension sociale et politique. C’est l’idée que l’islam est un cheminement personnel, mais un cheminement « qui ne peut exister qu’en se concrétisant socialement et politiquement, et devenant loi. Cette dimension est importante à souligner, car elle trouve difficilement une compatibilité avec des sociétés sécularisées », notait cette semaine sur son blog le sociologue de l’UCL Felice Dassetto. » Il existe pourtant un autre chemin en islam. Comme l’écrit toujours Bosco d’Otreppe : « La tendance plus libérale, spirituelle ou non, est encore minoritaire, mais jouit d’une constante expansion. « Déconstructiviste » dans certains cas, elle est très diverse, mais c’est celle qui, sur le long terme, devrait emporter la mise, promet l’islamologue Radouane Attiya, que l’on peut inscrire dans ce mouvement. C’est aussi la tendance des Rachid Benzine, de l’Espace Magh ou du Centre culturel arabe à Bruxelles, par exemple. Ce courant promeut une approche contextualisée du Coran et intellectualise une posture qui accorde les valeurs morales occidentales à l’esprit des valeurs islamiques. Il compte de plus en plus de jeunes universitaires issus de la communauté, mais peine encore à s’imposer chez les plus croyants. Si ce n’est quelques imams indépendants et souvent discrets, il ne bénéficie d’ailleurs d’aucune mosquée. « C’est encore un peu trop tôt », analyse en tant qu’observateur le sociologue Hassan Bousetta. » C’est ce courant que nos politiciens se doivent d’encourager. Non pas parce que le courant conservateur serait potentiellement terroriste, mais parce qu’il n’aide pas les musulmans à pleinement déployer leur identité de citoyens croyants, en accueillant comme une chance la société démocratique et pluraliste qui se présente à eux. Un peu comme ces catholiques, qui vivaient en deuil de l’ancien régime durant une partie du XIXe siècle. Ceci contribue à donner à de jeunes musulmans déracinés, le sentiment qu’ils n’ont pas leur place en démocratie. Ce qui peut pousser les plus fragiles à choisir le chemin de la terreur. Entendons-nous, il ne s’agit pas pour le croyant de renoncer à tout regard critique sur la société – bien au contraire. Mais il s’agit de le faire en se sentant pleinement membre d’une cité sécularisée.

Quel enjeu ? Quelle réponse ? Inscrire la neutralité dans la Constitution, pourquoi pas ? Mais cela va-t-il faire baisser le niveau d’insécurité ? Nous savons bien qu’il n’en est rien. Nous avons constaté l’impasse d’un communautarisme, qui confine chaque citoyen dans un ghetto formé de ceux qui pensent comme lui. Le seul antidote à la peur sociale qui s’installe dans nos sociétés, est donc de développer la capacité de vivre ensemble. Pour ce faire, il s’agit de dénoncer l’attitude mentale – laïque ou religieuse – qui consiste à séparer le monde en « eux » et « nous ». C’est un défi majeur de l’islam, qui – pour accueillir pleinement la démocratie et le pluralisme – doit renoncer à une division politique du monde, entre « oumma » (communauté des croyants) et reste du monde. Un peu à la manière des anciens catholiques qui maniaient le « hors de l’Eglise, point de salut » comme un concept politique. Il s’agit là de notions théologiques qui s’adressent à l’esprit et non à la cité des hommes. A cet égard, reconnaissons que chacun doit balayer devant sa porte. Ainsi, j’ai récemment appris que certains milieux catholiques ultras me taxaient de « franc-maçon » (et d’autres choses encore…), sans doute parce que j’entretiens des contacts et amitiés dans le monde laïque. Puisque je parle avec « eux »… je serais donc un transfuge, ne faisant pas pleinement partie du « nous » hermétique. Ainsi encore, je rencontre dans le monde laïque certaines personnes (minoritaires, fort heureusement) pour qui un croyant restera toujours quelque part un citoyen suspect. Le « nous » est ici constitué des libres-penseurs – forcément ouverts et tolérants – face au « eux » des croyants, toujours quelque part aveuglés par leur «dogmatisme ». La meilleure façon de ne pas stigmatiser l’islam sur son chemin d’accueil de notre société pluraliste, est – dès lors – de reconnaître qu’en chacun de nous sommeille un petit fondamentaliste. Et qu’il faut parfois bien peu pour le réveiller. Mais cela, comment l’inscrire dans la Constitution ?

« L’herbe est toujours plus verte… » – 4e dimanche de l’Année, Année C

« Aucun prophète n’est bien accueilli dans son pays. » (Luc 4, 21-30)

« Pour qui se prend-il ? » Telle est la réaction des habitants de Nazareth en entendant Jésus. Ils l’ont connu en culottes courtes – cela ne peut donc être l’Envoyé du Très-Haut. Rien n’a changé aujourd’hui : « Parlez-moi de Mère Teresa ou de Sœur Emmanuelle. Mais chez nous – un saint ? Cela se saurait.» C’est connu : L’herbe est toujours plus verte chez le voisin. Et pourtant, chacun de nous a reçu au baptême l’Esprit du Christ. Chacun est donc appelé à la sainteté, dans le quotidien de ses jours. Vite dit, vite oublié. Mais – bon sang – qui prend cela vraiment au sérieux ? Le Christ n’est pas du genre à s’imposer. Si nous esquivons son appel à la sainteté, tant pis pour nous. Comme à Nazareth, Il nous laissera vivre une existence bercée de plaisirs tranquilles : « Mais Lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin ».

« Bonne Nouvelle » – 3e dimanche de l’Année, Année C

« Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Ecriture » (Luc 1, 1-21)

Notre pape François est sympathique, simple et souriant. Mais si vous suivez ce qu’il enseigne et les actes qu’il pose, vous constaterez qu’il y a un projet à la base de son pontificat : Celui de rappeler que l’Evangile est «bonne nouvelle » – un message de libération et de joie. Trop souvent, le christianisme est travesti en morale pesante et puritaine. Il existe des principes moraux – bien sûr – mais ils découlent de l’amour gratuit de Dieu. Et non pas l’inverse : Ceux qui pensent que l’amour de Dieu «s’achète» à force de bonnes actions, n’ont pas compris le message chrétien. C’est ce que l’année sainte consacrée à la miséricorde cherche à souligner : « L’Esprit du Seigneur (…) m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs la libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur ».

3 questions à Albert Guigui, Grand rabbin de Bruxelles (La Libre 17 janvier p.4)

Le Grand rabbin est un sage. Outre l’intérêt de son discours sur l’antisémitisme, ce qu’il dit sur les cours de religion en finale de l’interview ci-dessous , rejoint mes propres craintes: Partant de bons sentiments (regrouper tous les élèves, les inviter au dialogue,…) leur suppression risque de faire le jeu du radicalisme, car celui-ci grandit sur l’ignorance. Puissions-nous avoir tort. 

Les juifs doivent continuer à porter la kippa, répétez-vous.
Absolument. C’est une liberté fondamentale. Y renoncer serait capituler face au terrorisme. On sait où cela commence, mais on ne sait pas où cela finit. Aujourd’hui, c’est la kippa, demain ce sera quoi ?

Vous vous sentez seuls ?
Il y a quelque temps, après l’attaque contre le Musée juif, par exemple, on se sentait être des cibles privilégiées. On se sentait particulièrement visés. Finalement, on voit que le but des djihadistes est plus large. Ils comptent s’attaquer à nos démocraties et à notre mode de vie. Chaque citoyen est une cible. Nous devons serrer les rangs. Par ailleurs, je ne sens pas une vague de départs de la part des juifs qui souhaiteraient quitter le pays. Il faut dire que les autorités font beaucoup pour nous protéger.

Que vous inspire le débat sur l’inscription de la laïcité dans la Constitution?
C’est un débat totalement inutile. La neutralité garantit la laïcité tout en permettant aux religions de vivre en toute quiétude. Si on inscrit la laïcité dans la Constitution, cela risque de devenir demain un sujet de confrontations, tant il y a des définitions de la laïcité. Pourquoi changer ? On vit bien tel que nous sommes. Regardez, à terme on veut déjà supprimer les cours de religion. C’est une grave erreur. On vit aujourd’hui une période de violence. Le terrorisme est à nos portes. Or, comment radicalise-t-on un jeune, sinon sur un terreau d’ignorance et sur un manque de vécu ou de mémoire ? Les cours de religion permettaient aux citoyens d’être fidèles à leurs traditions tout en étant ouverts sur l’extérieur. Aujourd’hui on a détruit cela et on va aggraver l’ignorance. C’est dramatique. On perd un moyen de former des citoyens qui, en étant ancrés dans leur vécu, devenaient ouverts et tolérants.

« Cuvée divine » – 2e dimanche de l’Année, Année C

« Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. » (Jean 2, 1-11)

Le temps de la Nativité se termine. Jusqu’au début du carême, nous entrons dans le cycle des dimanches, dits « ordinaires ». Les prêtres et diacres portent à cette occasion des vêtements liturgiques verts – couleur de l’espérance. Ce n’est donc pas par hasard que l’Evangile de ce dimanche raconte le premier des « signes » opérés par Jésus : celui des noces de Cana. Les époux n’ont plus de vin. Alors, et sur insistance maternelle, Jésus change l’eau en un vin meilleur que celui qui avait été prévu.
A Cana, le signe rejoint l’histoire sainte : Quand l’humanité veut célébrer ses noces avec Dieu, elle n’a plus que l’eau de nos calculs médiocres à offrir. Alors, le Verbe de Dieu s’invite à la noce. Et de notre vulgaire eau, il fait un vin meilleur que tout ce que nous aurions pu rêver. Cette cuvée divine, est celle de son amour donné jusqu’à en mourir. Voilà pourquoi, aujourd’hui encore, le conseil de Marie garde toute son actualité : « Faites tout ce qu’Il vous dira ».

Bowie – L’étoile noire et la Lumière

Bon sang – Bowie est mort. Et avec lui, une pièce de la maison de mon adolescence. ‘I’m a black star’ – chante-t-il dans son dernier disque, sorti ce 8 janvier, date de son anniversaire. Titre phare d’un CD totalement noir – couleur de deuil. L’artiste avait donc préparé sa sortie. Et une fois de plus, en faisant référence à l’espace – après ‘Space Oddity’ (1969) racontant l’évasion fatale de l’astronaute ‘Major Tom’ et puis aussi, le formidable ‘Life on Mars’ (1971). En écrivant ces lignes, je souris en me rappelle une observation jadis entendue : Le jour où tu dis d’une ancienne chanson rock – ‘A l’époque, au moins, on faisait encore de la bonne musique…’ – sache que tu es définitivement entré dans la catégorie de ceux que nos ados appellent « les vieux ».
Génération Bowie… Ce midi à Liège, un quinquagénaire aux cheveux poivre et sel se promène devant moi, en sifflant quelque chose. Je reconnais : « Life on Mars ». Et me souviens… L’icône blonde du glamrock, chantant la complainte d’une jeune fille, désabusée face à notre société de consommation et de spectacle – où même « Mickey Mouse est devenu obèse comme une vache ». Un hymne postmoderne – déjà en ce début des années septante. Les trente glorieuses venaient de se fracasser sur le choc pétrolier. Après les hippies « peace and love » se levait une génération « no future ». Ses chanteurs ne voulaient plus changer le monde. Tout juste se jouer de lui et de ses codes. Grimé en Ziggy Stardust, extraterrestre androgyne venu annoncer la fin de l’humanité, David Bowie incarnait alors pleinement l’artiste maudit, adepte de la trilogie ‘Sex and Drugs and Rock ‘n’ Roll’.
Quel contraste avec le chanteur de 66 ans, qui dans son avant-dernier disque apparait sans maquillage pour chanter la nostalgie, à la manière des anciens. Dans ‘Where are we now ?’, Bowie évoque avec mélancolie et tout en douceur, son passé berlinois – séjour dans une capitale de la drogue qui – paradoxalement – le libéra de la cocaïne. Si la carrière du ‘thin white duke’ évolua au gré des influences musicales, avec des passages au cinéma et au théâtre, sa vie privée se stabilisa il y a deux décennies. Peut-être le déclic s’opéra-t-il suite au décès de Freddy Mercury, son aîné de quelques mois – succombant du sida en 1991. Au cours de l’hommage planétaire, dédié un an plus tard à la mémoire du mythique chanteur de Queen, David Bowie stupéfia le stade de Wembley, en se mettant à genoux devant la foule, pour réciter un Notre Père. Le glamrock était bien mort. L’homme n’est pas devenu un croyant convaincu pour la cause. (Dans un de ces derniers clips, il joue d’ailleurs un moine plutôt lubrique.) Il n’en déclara pas moins en 2003 au site Beliefnet.com : « Je ne suis pas athée et cela m’inquiète. Il y a ce quelque chose qui s’accroche ». Plus loin dans l’interview, le chanteur qui vit retiré avec son épouse, ajoute : « Je n’ai jamais imaginé que je deviendrais à ce point centré sur ma famille. (…) Quelqu’un m’a un jour dit qu’en vieillissant, on devient la personne que l’on aurait toujours dû être et je sens que c’est précisément ce qui m’arrive. Je suis assez surpris de celui que je suis devenu, car – en fait – je ressemble terriblement à mon père ! (…) Les années passent vite. La vie est réellement aussi courte que ce que l’on nous a raconté. Et même Dieu semble réel – mais suis-je prêt à faire le pas ?»
La mort a décidé, en l’emportant sur l’autre Rive. Par la voix du cardinal Ravasi, préfet du Conseil Pontifical pour la culture, même le Vatican lui rend hommage, en reprenant les paroles de sa chanson ‘Space Odditiy’ : ‘Ground Control to Major Tom Commencing countdown, engines on Check ignition and may God’s love be with you’. ‘Blackstar’, la noire étoile de Bowie, a rejoint l’infini. Puisse-t-il désormais contempler la Lumière.

(Certains paragraphes de cet article sont une reprise d’une chronique sur ce blog de mars 2013).

Etonnant échange… – Baptême du Seigneur, Année C

« Moi, je vous baptise d’eau (…). Lui, il vous baptisera du Saint-Esprit et de feu. » (Luc 3, 15-22)

Les premiers chrétiens étaient surpris d’apprendre que Jésus avait reçu le baptême de Jean. Comment s’expliquer que Celui qui est sans péché, reçoive un baptême de conversion – un baptême destiné aux pécheurs ? Et pourtant, c’est ainsi. Avant d’entamer Sa mission publique, le Christ se rend pleinement solidaire du destin des hommes. J’ai visité le lieu où – selon les Ecritures – Jean baptisait. Le fleuve y est boueux, car il charrie toutes les impuretés transportées depuis sa source. Celui qui est plongé dans le Jourdain à cet endroit, ressort de l’eau plein de boue – comme chargé du poids de péché des hommes. En demandant le baptême de Jean, c’est de cette boue humaine que le Christ se charge. Jésus se rend solidaire de notre condition pécheresse pour nous rendre solidaire de son intimité avec le Père, dans l’Esprit. Par notre baptême chrétien, nous sommes plongés dans la vie et la mort du Christ pour ressusciter avec Lui. Etonnant échange : Lui se charge de notre boue, afin que nous soyons revêtus de Sa lumière. Comme prophétisa Jean : « Moi, je vous baptise d’eau (…). Lui, il vous baptisera du Saint-Esprit et de feu. »