« Miséricordieuse patience »– 3edimanche de Carême, Année C

« Seigneur, laisse-le encore cette année… Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir » (Luc 13, 1-9)

La patience n’est pas une vertu facile. Quand notre entourage se méconduit, cela nous déçoit. Et nous pensons que Dieu ferait bien de montrer qu’Il n’est pas content, Lui non plus. Voilà pourquoi, quand arrive une catastrophe, beaucoup y lisent la « main de Dieu ». Comme on disait jadis aux gosses : « Le petit Jésus t’a bien puni ». Ceci, malgré le livre de Job qui explique que le juste souffre autant que le coquin.

Au temps de Jésus, la vision archaïque d’un « Dieu punisseur » était encore fort répandue. Le Christ s’en distancie avec vigueur : Ces gens massacrés par Pilate, ou écrasés par une tour ? Cela pourrait être chacun de nous. Raison de plus pour ne pas les juger coupable de quoi que ce soit, ou de nous croire innocent de tout. « Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez de la même manière ».

Puis, le Fils de l’homme explique que son Père – lui – prend patience. Tel ce jardinier qui demande au propriétaire d’un figuier stérile de lui laisser sa chance. « Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir ». 

In memoriam Mgr Godfried Danneels – le Cardinal-Conciliateur

C’était en 1985. Le pape Jean-Paul II avait convoqué un synode extraordinaire, afin de faire le point 20 ans après la fin du concile Vatican II. Le cardinal Danneels en fut nommé « rapporteur ». Au cours des séances, deux cardinaux s’affrontèrent sur le bilan du Concile. L’un pensait que l’après-concile avait trop oublié la continuité avec le passé. L’autre affirmait, au contraire, que l’après-conclie n’avait pas été suffisamment audacieux pour honorer la volonté de rupture des pères conciliaires. La presse demanda à l’archevêque de Malines-Bruxelles, quel était son avis sur la question: « Le cardinal X voit le verre à moitié vide », répondit-il de sa voix placide, « le cardinal Y voit, lui, le verre à moitié plein. Moi, ce qui m’intéresse, c’est ce qu’il y a dans le verre ». Il n’avait rien dit. Mais il avait tout dit. Ainsi était le cardinal Danneels: un conciliateur. 

J’ai appris à encore mieux le connaître entre 2002 et 2010, quand je fus le porte-parole francophone et in fine porte-parole national de la conférence épiscopale de Belgique. Il aura fallu un peu de temps à ce prélat timide pour m’apprivoiser, mais une fois que la confiance fut établie, son soutien fut sans faille. Combien de fois ne lui ai-je pas envoyé un SMS (notre mode de communication) en urgence tôt le matin ou tard le soir, car il fallait réagir tout de suite. En quelques phrases, je lui résumais la situation et ma proposition de réaction. Quelques minutes plus tard, apparaissait sur l’écran de mon téléphone Blackberry « OK Eric. Bon courage et merci ».   

Quelques semaines après un couac de communication, je me trouvais avec mon confrère flamand de l’époque, face aux principaux rédacteurs-en-chef du royaume. L’un d’entre eux nous interrogea sur l’incident. Comme il se doit, mon confrère et moi assumions toute la responsabilité de l’affaire – histoire de protéger le patron. Mais le cardinal Danneels nous interrompit et insista pour prendre sa part dans le mea culpa. C’était imprudent, car il mettait sa position en danger. Mais cela dénotait sa grandeur d’âme. Il voulait être honnête et, aussi, soutenir ses collaborateurs. Ce genre de loyauté « inversée »  – tellement différente de ces chefs qui rejettent toute faute sur un subordonné – m’a fortement impressionnée.  

Il lui fut reproché une gestion des abus sexuels parfois timide. Jamais n’ai-je observé chez lui une volonté de cacher quoi que ce soit. Mais ce désir, si profondément ancré en lui, de concilier, fit en sorte qu’il se sentit par moment dépassé face à l’inconciliable. 

Le cardinal Danneels savait écouter longuement – le doigt posé sur les lèvres  comme s’il disait «  chut » à son âme, afin de mieux accueillir ce qui lui était confié. Puis; il résumait en quelques mots les enjeux que son interlocuteur avait exposé et avec une image, esquissait une pistes de solution. A la conférence épiscopale, il parvenait toujours à trouver les points de convergences et dégager des décisions. Un grand conciliateur…

Je suis persuadé que Notre Seigneur fera bon usage de ses talents diplomatiques, comme intercesseur pour l’Eglise en Belgique. A-Dieu donc, Monsieur le Cardinal. Et merci. 

Non, Monsieur l’Abbé…

L’Abbé de La Morandais est un franc-tireur dans l’Eglise de France, non dénué d’intelligence ou de talent. Cependant, il a dérapé « grave » en expliquant qu’en matière d’abus sexuels « ce sont les enfants qui cherchent de la tendresse ». Fort heureusement, ses propos furent immédiatement condamnés par son évêque, l’archevêque de Paris. 

Bien sûr que les enfants recherchent de la tendresse et certains – plus fragiles – peuvent jouer la séduction avec des adultes. Bien sûr que les adolescents sont curieux par rapport à la sexualité et certains – plus fragiles – cherchent des expriences adultes.  C’est pourquoi un adulte doit connaître sa place face à un mineur d’âge. Et ne jamais la quitter, sous peine de sanction. En effet, quand la perversion prend le dessus,  celle-ci déstructure le mineur, incapable d’intégrer ce qui lui arrive. 

Imaginons un père qui surprend son fils ado en train de consulter du porno. Il n’y a pas à dramatiser. C’est l’occasion d’une bonne discussion. Mais le père qui dirait à son fils: « attends, je vais te faire découvrir des sites encore plus chauds », déraperait gravement en sortant complètement de son rôle. Imaginons un responsable scout qui découvre certains de ces gars en train de faire « touche-pipi ». Ce n’est pas la fin du monde, mais l’opportunité d’un recadrage et, ensuite, d’une calme mise au point. Mais l’animateur qui dirait à ses scouts : « je viens jouer avec vous », déraperait gravement en sortant complètement de son rôle.  

Que dire alors de l’adulte – laïc ou prêtre – qui entretiendrait des relations sexuelles avec un mineur d’âge? Celui qui s’en dédouanerait de surcroit, en argumentant que « l’enfant cherchait de la tendresse », ajouterait à son forfait l’aveu de sa totale inconscience et – sans doute aussi – de sa grave immaturité. 

PS. J’apprends le lendemain de la publication de mon « post » ci-dessus, que le prêtre en question est revenu sur ses propos et a envoyé à l’AFP cette rectification bienvenue :  Une polémique est née de propos que j’ai tenus dans l’émission de LCI Audrey & Cie sur la pédophilie. Des propos que certains ont interprétés comme une manière de dire que les enfants sont responsables du fléau dont certains d’entre eux sont victimes. Je tiens à indiquer haut et fort que mon expression – confuse et incomplète, je le reconnais et le déplore – et la manière dont elle a été perçue ne reflètent en rien ce que je pense. Les agresseurs sont bien les adultes. Et les enfants des victimes innocentes ».

« Un Amour qui transfigure » – 2e dimanche de Carême, Année C


« Ses vêtements devinrent d’une blancheur éclatante » (Luc 9, 28b-36)

« Etre transfiguré », signifie que le « plus-en-nous » se révèle. Son contraire est : « être défiguré ». Si le péché défigure, l’amour transfigure.  

La transfiguration de Jésus sur la montagne, c’est l’expérience de l’infinie puissance d’amour de Dieu qui s’exprime à travers Lui. Difficile de décrire ce que les trois apôtres ont vu, mais  leur Maître leur est apparu d’une « blancheur éclatante ».  A ses côtés Pierre, Jacques et Jean ont perçu la présence de Moïse, qui donna la loi, et d’Elie, modèle des prophètes. En effet, en Christ sont récapitulés la loi et les prophètes – et donc toute l’histoire sainte d’Israël. Alors, résonna la Voix. Aujourd’hui encore, elle nous dit : « Celui-ci est mon Fils… Ecoutez-le »

A travers le désert… – 1er dimanche de Carême, Année C

«« Il fut conduit par l’Esprit à travers le désert » (Luc 4, 1-13)

Carême… A la suite du Christ, l’Esprit nous conduit 40 jours au désert. Le désert est retour à l’essentiel : Qu’est-ce qui me rend plus vivant ?

Le désert est aussi le lieu où la tentation reçoit son vrai visage : « Ordonne à ses pierres de devenir du pain ». Vais-je vivre pour les biens matériels, plutôt que spirituels ? Tentation de l’avoir.« Prosterne-toi devant moi et je te donnerai les royaumes de la terre » Vais-je vivre en m’asservissant à la logique du prince de ce monde ? Tentation du pouvoir. « Jette-toi en bas du pinacle du temple et les anges viendront pour te porter ». Vais-je vivre en cherchant à séduire la galerie ? Tentation du valoir.  

« Le Carnaval est fini »…

Avec le carnaval, les humains se déguisent, afin de se rappeler tous les masques que la vie leur fait porter. Quand se termine le carnaval et que commence le carême – avec le mercredi des cendres – s’ouvre une période de 40 jours, où le chrétien apprend à quelque peu décoller ses masques, afin que paraisse davantage son vrai visage – celui d’un enfant de Dieu. « Le carnaval est fini » est une phrase attribuée au pape François, le soir de son élection, refusant de mettre la lourde étole pontificale, brodée d’or. Apocryphe ou non – l’important est ailleurs. Notre Eglise traverse des turbulences, qui invitent à jeter bas les masques. 

Cet après-midi, Frédéric Martel, auteur du livre à sensation « Sodoma »  était interviewé sur la radio RTBF (Première). Je tenterai de revenir sur son enquête plus longuement dans quelques mois (par manque de temps). Je pense que la limite fondamentale de son regard sur les choses, est qu’il vient des sciences humaines (il est sociologue) et se borne à une approche de science humaine. Pour lui la chasteté, c’est de la sublimation et de la frustration. Psychologiquement, il a totalement raison. D’ailleurs, pas de fidélité dans un couple sans une égale dose de sublimation et de frustration. Ce que Martel ne voit pas (il n’est pas croyant), c’est la dimension spirituelle. Que l’on retrouve tout autant chez un Dalai Lama ou un Mathieu Ricard (moine chaste, pourtant proclamé par les médias « l’homme le plus heureux du monde »). Les sciences humaines cherchent les conditions du bien-être humain – une forme de confort mental et physique. La spiritualité, elle, creuse la quête de bonheur. Et cela est tout autre chose. Pour un chrétien, il y a une résurrection qui passe par la croix. « Scandale pour les Juifs. Folie pour les païens » (1 Cor. 22). Et cela, l’auteur de Sodoma ne le saisit pas. Par contre, Martel a un regard juste sur une forme de mensonge et d’hypocrisie qui peut gangréner l’Eglise et ce, à toute époque. Il ne s’agit pas de juger des personnes vivant une double vie (on doit, par contre, juger – bien évidemment – les actes d’abuseurs sexuels, que la justice doit punir), mais d’aider l’Eglise à sortir de la duplicité et du mensonge. Donc, de faire en sorte que ses membres baissent un peu le masque. « Celui qui fait la vérité, vient à la lumière » (Jean 3, 21).

Personnellement, je suis bien plus bouleversé encore par le documentaire – diffusé ces jours-ci sur Arte – d’Eric Quintin et Marie-Pierre Raimbault, sur l’exploitation sexuelle des religieuses dans l’Eglise. A la fin de la vision, j’étais submergé par la honte et avais même une envie de vomir. Parfois tendancieux dans son récit, le documentaire n’invente rien. Je regrette d’ailleurs que cette enquête n’aille pas assez loin. Une large partie dénonce des abus en Occident, du fait de prêtres en situation de pouvoir. Cela reste des dérapages graves, mais heureusement plutôt exceptionnels. La fin du documentaire parle d’un phénomène qui semble bien plus répandu: la misère sexuelle de religieuses issues de pays en voie de développement (dont celles qui viennent étudier à Rome, sans moyens financiers). Ce volet mériterait un réel approfondissement. Et cela ne se fera qu’en donnant une plus large voix au chapitre à des femmes, dans des responsabilités d’Eglise. Je ne pense pas ici à l’ordination (à laquelle beaucoup semblent tout réduire). Je parle d’une culture de la co-responsabilité. Comme on en vit déjà dans diverses paroisses, ou associations catholiques. L’Eglise doit respirer de ses deux poumons sexués. Ici aussi, des masques doivent tomber, qui confondent trop souvent paternité spirituelle avec patriarcat infantilisant. 

« Les yeux du cœur » – 8e dimanche de l’Année, Année C

«Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ? »  (Luc 6, 39-45)

En ce dimanche de Carnaval, le folklore invite à mettre des masques. Ceci appelle à se moquer de tous les masques que la vie nous fait porter. Et qui, souvent, nous collent à la peau. 

Le regard est ce sens humain qui permet de voir au-delà des apparence, afin de sonder le cœur des choses. Et, pourtant, si régulièrement, nos yeux restent englués dans le faux-semblant des apparences. 

Convertissons donc notre regard, afin de regarder le monde et nos frères avec les yeux du Christ. 

Dialogue de sourds. En effet…

Bien sûr que la presse a le droit d’être critique. Envers l’Eglise aussi. En matière de pédophilie, surtout. Mais je reste songeur face aux titres et conclusions de l’interview du cardinal De Kesel par le quotidien « le Soir » de ce jour : « Les silences embarrassés du chef de l’Eglise de Belgique », suivi d’un commentaire, intitulé « Dialogue de sourds ». 

Je rappelle que l’Eglise n’est pas le monde politique. Ses responsables ne sont pas issus d’élections et donc, ne sont pas forcément à l’aise dans la communication médiatique. Ce n’est pas ce qui leur est d’abord demandé: leur rôle n’est pas d’être de grands communicateurs, mais de vrais pasteurs. Le cardinal Danneels avait une aisance naturelle face aux médias: il répondait à toute question dans un style simple et avec un ton nuancé. Mgr Léonard était tout sauf timide et ses formules-chocs faisaient de lui, ce que les journalistes appellent : «  un bon client ».  Le cardinal De Kesel est, quant à lui, un homme réfléchi. S’exposer au feu des questions de la presse n’est pas son naturel. C’est pourquoi, il est moins présent dans les médias – comme le lui reprochait, il y a quelques mois encore, le journaliste (chrétien) Christophe Deborsu. Et ceci explique aussi ses « longs silences » durant l’interview… Il réfléchit. Il sait que le moindre mot sera scruté et que la moindre formule maladroite allumera un incendie. Pourquoi ne pas voir en un homme qui se tait avant de répondre (dans une langue qui, de surcroît, n’est pas sa langue maternelle…)  quelqu’un qui mûrit sa réponse? Pourquoi décrire ce silence comme « embarrassé »? Notre monde n’a-t-il plus de place que pour des «  beaux parleurs » qui ont la formule prête face à toute question? Soit dit en passant, un responsable catholique qui ne serait pas quelque part « embarrassé » par la crise des abus sexuels, m’inquièterait bien davantage.  

Je pense, de surcroît, que nombre de rédactions ne se rendent pas compte à quel point, ceux qui ne vivent pas « pour et par » le regard médiatique, ont une sainte crainte de sortir – bien malgré eux – la petite phrase qui tue : un moment d’inattention, une formule malheureuse et la twittosphère s’enflamme. On aura beau ensuite corriger comme ont veut, rien n’y fera. Vous êtes cloué au pilori.  Le cardinal Barbarin avait eu cette formule totalement malheureuse face à certains abus sexuels : « Grâce à Dieu, les faits sont prescrits ». Il aura eu beau par la suite s’en excuser, corriger le tir et s’expliquer… Rien n’y fit. Aujourd’hui, cette « petite phrase » lui colle à la peau, médiatiquement parlant, et est même devenue le titre du film de François Ozon. 

Plus loin encore, la critique du « Soir » se fait sur le fond: «  Pour Jozef De Kesel, l’enjeu de ce sommet était donc que le reste du monde arrive au « stade » de la Belgique. Pas que l’Eglise avance davantage. Pas qu’elle prenne plus de mesures. Pas qu’elle sanctionne plus durement. Systématiquement, l’homme se retranche derrière la Justice – c’est heureux car elle devance alors la justice divine – et derrière Rome. »  J’avoue ne pas comprendre. L’Eglise de Belgique a suivi les recommandations d’une commission parlementaire et a dédommagé des cas d’abus prescrits par la loi civile. Je ne dis pas que tout est donc parfait dans le meilleur des monde. Rien ne sera jamais réparé quand un mineur a été abusé. Mais que signifie la critique de la rédaction ? Que veut-on? Que Mgr Vangheluwe perde son état clérical? Mgr Harpigny a récemment rappelé dans la presse que l’Eglise de Belgique l’a souhaité, mais que la décision ne relevait pas de son domaine. De toute façon, cela ne changera rien à son statut – sa pension d’évêque ne dépendant pas de la décision romaine. Et dans son livre, le neveu abusé, souhaite par-dessus tout que cet oncle disparaisse de son existence. Ce que permet son actuel confinement dans un couvent, tenu secret. 

Vous avez dit ‘dialogue de sourds’? En effet.