Le chameau et le trou de l’aiguille – 28° dimanche, Année B

 « Posant alors son regard sur lui, Jésus se mit à l’aimer ». (Marc 10, 17-30)

Un fils de bonne famille vient voir Jésus et lui demande : « Que faire pour être sauvé ? » Réponse du Christ : « Ne tue pas, ne vole pas, ne fais pas de faux témoignages… Bref, conduis-toi en être humain et respecte les commandements ». Mais le jeune idéaliste veut plus. Tout cela,  il l’a observé depuis sa jeunesse. Comment vivre une vie selon le cœur de Dieu ? Alors Jésus pose son regard sur lui et se met à l’aimer : « Si tu veux décrocher la lune, laisse tout derrière toi et suis-moi ». Le jeune homme s’en va bien triste, car cela – c’est trop lui demander.  Et Jésus de dire : « Qu’il est difficile pour un riche d’entrer dans le royaume de Dieu… Il est plus facile pour un chameau de passer par le trou d’une aiguille ». Le Christ ne condamne pas la richesse matérielle. Mais Il constate que celle-ci est souvent un obstacle pour vivre l’Evangile. Celui qui veut simplement « ne pas déplaire à Dieu », qu’il se contente de respecter les commandements. Mais celui qui cherche l’intimité avec le Christ, qu’il mette toute forme de richesse – avoir, pouvoir, valoir – au service de l’Evangile. Car les richesses alourdissent le cheminement. Comment un chameau chargé de bagages pourrait-il passer par le trou d’une aiguille ? L’exigence de Jésus est celle de l’amour. Est-ce trop demander? Aux disciples déconcertés, le Christ ajoute : « Pour les hommes, cela est impossible, mais pas pour Dieu. Tout est possible à Dieu ». Heureusement d’ailleurs, car la plupart d’entre nous restons des chameaux, lourds de vaines richesses. Mais Dieu dilate le trou de l’aiguille à la mesure de son infinie miséricorde.    

 

« Le ciel et la terre passeront. Mes paroles ne passeront point ». (Matthieu 24, 35)

Ce dimanche, la Belgique vote pour ses communales et provinciales. Pour un pays que l’on dit désintéressé par la chose politique, je trouve que la campagne fut animée. Il faut s’en réjouir. L’Eglise n’a pas à donner des consignes de vote, mais elle invite à prendre au sérieux son devoir de citoyen.

Garder les catholiques au cœur du monde, tel fut bien une des lignes directrices du Concile Vatican II qui s’est ouvert hier, il y a 50 ans. Mais un demi-siècle plus tard, le défi demeure: Comment vivre pleinement dans son siècle sans pour autant devenir sécularisé? Presser par voie politique une société à se convertir à l’Eglise est contraire à l’Evangile – comme le rappela le décret conciliaire sur la liberté religieuse. Du coup, certains ont cru obtenir pareille adéquation entre l’Eglise et le monde en invitant l’Eglise à se convertir aux modes de l’instant. C’est évidemment une impasse. Comme l’énonce le Christ à ses disciples: « Vous êtes dans le monde mais vous n’êtes pas du monde » (Jean 17, 14-18).

L’enjeu de la « Nouvelle Evangélisation » dont débat à Rome le synode en ce début de l’année de la foi, n’est donc pas mince. Que le baptisé prie l’Esprit, afin que le Christ et Son Evangile prennent corps concrètement au cœur de sa vie. Ce même Esprit lui ouvrira des chemins vers l’âme de ceux qu’il rencontre. Soyons donc des apôtres décomplexés, car la Parole du Christ reste d’une actualité totale. « Le ciel et la terre passeront. Mes paroles ne passeront point ». (Matthieu 24, 35) Mais gardons-nous de devenir des évangélisateurs collants et trop insistants. Si notre interlocuteur n’est pas dans les dispositions pour recevoir l’annonce du Christ, ce n’est pas à nous de forcer la porte de son cœur. Contentons-nous de semer, sans nous focaliser sur la moisson. «Il en est du règne de Dieu comme d’un homme qui jette le grain dans son champ: nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment ». (Mc 4,26-34)

Philosophie et question du sens (Le Vif/L’Express 5 octobre p.11)

L’hebdomadaire le Vif/L’Express de cette semaine publie une intéressante interview de Raphaël Enthoven, un jeune philosophe assez présent dans les médias en France. Une de ses remarques a retenu mon attention. Enthoven déclare: « La philosophie n’est pas la théologie. A la question du sens de la vie, la philosophie substitue la question de savoir d’où vient le besoin qu’on a de trouver un sens à la vie. La philosophie, c’est questionner les questions plus que d’y répondre ».
Suis-je d’accord avec un tel point de vue? Oui et non.

Oui – la philosophie n’est pas à confondre avec la théologie. Elle n’a pas à trancher la question du sens de la vie. Cette question « ultime » n’est pas d’abord de l’ordre de la raison, mais bien de la foi. L’accueil d’un acte de foi, ou le refus – voire la suspension – de tout acte de foi religieux (ce qui est encore une forme d’acte de foi) dépasse le champ de la philosophie, en ce qu’il implique un « saut » par-delà le rationnel vers le Mystère. Ici, nous entrons dans le monde de la théologie, ou de l’athéologie, ou même de l’agnosticologie.

Mais non – la philosophie ne peut se contenter de questionner notre besoin de trouver un sens à la vie. Car ce questionnement est lui aussi une question de sens. Ce n’est pas notre « besoin de trouver un sens à la vie » qui est l’objet de la philosophie, mais bien le questionnement de ce sens de l’existence qui s’impose à nous. Telle était la question de Socrate face aux sophistes. Ces derniers faisaient fi du sens. Pour eux, la vérité n’était qu’un art rhétorique: le plus tribun, adroit ou séducteur imposait ses réponses. Dans ce cas, arrêtons la philosophie et prenons des cours de manipulation (ou, sous une forme moins socialement nocive: de marketing). Et qu’importe si les réponses sont fausses. Puisque rien n’a de sens, les mots « mensonge » et « vérité » ne sont que des leurres. Mais si la question de ce qui est « vrai » et « faux » a quel qu’importance, c’est que la réponse à pareille question a du sens – comme le pensait Socrate. Alors ce sens, comment le penser avec les ressources de notre raison et en mettant toute forme de foi entre parenthèse? Telle est – par excellence –  la question philosophique.

Pour ceux qui trouveraient tout ceci un peu trop abstrait, je reformule à partir d’une illustration tirée de l’histoire récente: « Hitler avait-il tort parce qu’il a perdu la guerre ou parce que sa pensée et son action étaient la parfaite négation de humanité? » Cette dernière thèse signifie que, même s’il avait gagné la guerre, il aurait encore tort. Celui qui pense comme moi que – même si le nazisme avait vaincu – il aurait néanmoins encore tort, affirme que tout n’est pas relatif. Et donc, qu’un « sens » existe qui dépasse nos points de vue subjectifs et les contingences de l’histoire. Discourir sur ce « sens » à partir de la simple raison, afin que le discours soit recevable par tous les hommes – croyants, agnostiques ou athées – tel est, selon moi, l’enjeu premier de la philosophie.

Quand le meilleur devient le pire – 27° dimanche, Année B

 « Au commencement de la création, Il les fit homme et femme ». (Marc 10, 2-6)

« Les hommes viennent de Mars et le femmes de Vénus… ». Un titre de best-seller qui résume bien que l’union conjugale n’est pas une affaire de sentiments à l’eau de rose. Elle est si mince, la frontière qui sépare l’« alliance des sexes » de la « guerre des sexes ». Quand l’amour est soumis à l’épreuve de la durée, le meilleur se révèle toujours – à un moment donné – sous le visage du pire. Il y a un demi-siècle encore, les couples qui se séparaient, étaient mis au ban de la bonne société catholique. Cette attitude n’était pas digne de l’Evangile. Cependant, chacun sent bien qu’aujourd’hui – avec sept mariages sur dix qui connaissent le naufrage – notre société est désaxée. (Outre la souffrance des partenaires, pensons au coût social que cela représente pour l’éducation des enfants). Une des raisons de cette évolution, est que la société de consommation promet le meilleur sans le pire. Se lamenter ou condamner tous-azimuts, ne sert cependant à rien. Le rôle prophétique des chrétiens n’est pas de juger ceux qui connaissent l’échec, mais de rappeler le rêve de Dieu : « L’homme quittera son père et sa mère. Il s’attachera à sa femme. Tous deux ne feront plus qu’un ». La suite n’est pas une menace, mais une prière : « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ».   

Blog: bilan du mois de septembre

Ce blog a été ouvert le 11 mars 2011. En mars, il recevait 1467 visites et 2383 pages avaient été vues. Du 3 avril au 3 mai, il recevait 3689 visites et 5483 pages étaient visionnées ; du 1er mai au 31 mai 3322 visites et 5626 pages visionnées. Du 1er juin au 31 juin, le blog a reçu 3464 visites et 5721 pages furent visionnées. La fréquentation baissa durant les vacances, car le blog – aussi – pris du repos. Pour le mois de septembre 4423 visites sont enregistrées et 6683 pages sont visionnées. En octobre, il y eut 3027 visites pour 4689 pages visionnées. En novembre, il y eut 2679 visites pour 3915 pages visionnées. En décembre, 3203 visites pour 4754 pages visionnées. En janvier, 3143 visites pour 4815 pages visionnées. En février, cela donne 3709 visites pour 5501 pages visionnées. En mars, il y eut 3592 visites et 5530 pages visitées. En avril, il y eut 4063 visites pour 6280 pages visitées. En mai, il y eut 4895 visites pour 8100 pages vues. En mai, il y eut 4499 visites pour 5395 pages vues. Je n’ai pas reçu les chiffres de juin. En juillet,  3502 visites pour 4158 pages vues. En août: 3213 visites pour 5059 pages vues. En septembre: 5624 visites pour 8773 pages vues.

Le lectorat reste majoritairement belge (4595 visites). La France augmente (667 visites), puis vient le Canada (62 visites).

L’article le plus fréquenté fut « La dernière anarchie » du 20 septembre avec 287 visites. Vient ensuite « Droit au blasphème et langue de bois » du 20 septembre avec 214 visites et « Une Messie peut en cacher un autre » du 15 septembre avec 156 visites.
Merci aux lecteurs et suite au mois prochain.

Atteintes aux symboles religieux – au croisement de deux sagesses (La Libre 2 octobre p.20)

Ce mardi 2 octobre, une interview dans le quotidien « La Libre » a retenu mon attention.  “La Libre” a rencontré Sewif Abdel Hady, imam et orateur du Centre islamique et culturel de Belgique, qui est aussi le représentant en Belgique de la prestigieuse université/mosquée Al Azhar. Fondée au Xe siècle au Caire, Al Azhar est aujourd’hui l’institution sunnite la plus influente du monde musulman. Elle forme une bonne part des religieux du Moyen­-Orient.
Le commentaire de La Libre ajoute: « Al Azhar promeut un islam modéré et ouvert sur le monde. Les paroles de cet homme de 43 ans, qui est aussi directeur de l’Institut islamique européen de Bruxelles, sont empreintes de sagesse et de tolérance. Des principes consubstantiels à l’islam, rappelle­t­il« .

Deux sagesses
En lisant cette interview, je suis d’accord  que l’imam Sewif est un homme au propos sage et modéré. Il se situe à des années-lumières des furies Ultra-salafistes ou de la caricature d’islam qu’offre « Sharia4belgium ». Ceci rend l’analyse de son propos d’autant plus intéressante. La sagesse dont il témoigne fut sans doute celle d’un certain catholicisme pré-conciliaire, mais elle n’est plus celle de l’Occident ou de l’Eglise catholique d’aujourd’hui. Imaginons un seul instant Mgr Léonard déclarant lors d’une interview à « La Libre »: « Le catholicisme refuse toute sorte de critique contre sa foi et les autres religions. Dès qu’il y a une insulte à l’égard d’une religion, quelle qu’elle soit, il est normal de se mettre en colère ». Ce n’est pas du tout ce que pense l’archevêque, qui est un homme de débat. Mais, s’il l’avait fait, cela ferait un beau pétard. Les médias en feraient leur « une » pendant des semaines, s’indignant à qui mieux-mieux. Pourtant, c’est exactement ce qu’a dit l’imam, en parlant des musulmans.

Mon avis sur la question? La colère – « pacifique » comme l’entend l’imam – peut se comprendre. (Ici, je le rejoins sur le principe, même si je trouve cette colère contre-productive). Ainsi, si je sors un film idiot qui présente la franc-maçonnerie sous ses pires clichés, il ne faudra pas attendre longtemps avant que nombre de frères « trois-points » se dressent pour exprimer leur colère. Et je ne l’aurai pas volé. La colère pacifique en réaction à une critique – surtout bête et méchante – fait donc aussi partie de la liberté d’expression. Pourquoi seuls les caricaturistes auraient-ils le droit de s’exprimer, laissant aux religions tout juste la permission de courber l’échine?

Par contre, je ne puis suivre l’imam quand il déclare: « L’islam refuse toute sorte de critique contre sa foi et les autres religions ». Je ne suis pas d’accord et ceci, pour deux raisons: La première est que – même si elles font mal – certaines critiques peuvent s’avérer parfaitement justifiées. Qui suis-je pour affirmer que la façon de pratiquer le catholicisme (ou l’islam, ou le libre-examen) en Belgique en 2012 est au-delà de toute critique?  Ensuite, et plus fondamentalement, parce que la liberté d’expression ne peut tenir que si tout peut être critiqué sans exception. (Restant sauf la possibilité de saisir les tribunaux, si une critique est diffamante envers des personnes). Si on retire les religions du droit à la critique, pourquoi s’arrêter en si bon chemin? Criminalisons aussi l’atteinte à l’honneur national, à la dignité d’un dirigeant, à… Bref, une exception ouvre la boîte de Pandore. Voilà pourquoi, je suis opposé au projet de résolution internationale en préparation à l’université d’Al Azhar, visant à criminaliser les atteintes aux symboles des principales religions dans le monde. Je cite l’imam: « Cela permettrait de punir ceux qui portent atteinte aux religions. Al Alzhar propose aussi une cour internationale de justice à même de poursuivre les responsables de tels actes qui menacent la paix mondiale. Al Azhar prépare un projet de loi, en concertation avec les institutions d’autres religions, à soumettre à l’Onu et à l’Union européenne« . Ici, on se trouve clairement au croisement de deux sagesses. Et le choix à faire n’est pas anodin.

Purifier la mémoire
L’imam Sewif Abdel Hady ajoute: « Les responsables de la communauté internationale doivent le soutenir (le projet de résolution internationale criminalisant les atteintes à la religion). Sans quoi il est impossible d’établir la paix et la sérénité internationales« . Ici encore, je ne suis pas d’accord: une religion forte ne craint pas la critique et ne met pas en danger la paix et la sérénité internationale, simplement parce qu’à l’autre bout du monde, une poignée d’imbéciles sortent des âneries.

Un avatar du fameux « choc de civilisations » séparant Occident et monde musulman? Je pense qu’il s’agit d’autre chose. L’imam déclare un peu plus loin: « Oui, il y a un sentiment d’humiliation collective (quand on insulte l’islam) ». Ca, ce n’est pas de la théologie. Cela met le doigt sur ce curieux mélange de fascination et de frustration avec lequel le monde arabo-musulman contemple depuis quatre siècles l’Occident et son insolente réussite politico-économique. Rappelons que le président des Etats-Unis au dixième siècle était… le calife de Bagdad. L’islam nous dépassait alors de la tête aux pieds. La nervosité actuelle des masses musulmanes face à toute critique s’explique, selon moi, avant tout par ce sentiment diffus d’humiliation prolongée. La moindre étincelle met le feu aux poudres.

Cela n’a pas grand-chose de théologique et n’est pas propre aux musulmans. Si, à l’occasion des fêtes de Wallonie, je brûle un drapeau wallon à Namur devant la foule, je serai peut-être verbalisé par un policier zélé ou raillé par la foule, mais la réaction majoritaire sera: « qu’est-ce qui lui prend, donc? »  Mais essayez de brûler un drapeau flamand le jour de la fête nationale flamande devant la foule… Ambiance assurée! Parce que les Flamands sont moins tolérants que les Wallons? Non, bien sûr. Mais parce que la mémoire collective flamande (ou catalane, corse, écossaise, galloise,…) est plus susceptible que celle de la Wallonie.  Ceci me donne de conclure que pour parvenir à la « paix et à la sérénité internationales », il ne faut pas des résolutions internationales criminalisant les atteintes à l’islam ou au flamand. Il y a un travail de purification de la mémoire collective à entreprendre. Et cela demande du temps, de la patience et de la délicatesse. Toutes sortes de valeurs que l’Occident pourrait apprendre de nos frères d’Orient.

 

Pratiquants non croyants

Il y a quelques temps, j’échangeais avec un ami breton de ma génération. Agnostique et ayant des parents – jadis fort chrétiennement engagés – qui ont pris distance par rapport à la foi de leur enfance, il me parlait de ses grands-parents avec des mots forts: « Ils étaient pratiquants jusqu’à la mort… mais je ne pense pas qu’ils étaient croyants ». Il décrivait là le risque d’une religiosité sociale: le fidèle suit le mouvement plus qu’il n’y adhère.

En lisant en p.39 du quotidien ‘la Libre’ de ce jour, l’interview du prix Nobel Christian de Duve, je me dis qu’il y a dû y avoir quelque chose de cela chez lui. Je cite ce savant de réputation mondiale: « Les gens n’ont pas appris à raisonner avec la rigueur et l’honnêteté intellectuelle qu’essaient d’observer les scientifiques, à pratiquer le doute méthodique dont parlait Descartes. Ils manquent d’objectivité et sont obnubilés par des croyances et des certitudes qui ne se fondent sur aucune réalité démontrable. C’est vrai du Pape qui parle de “vérités révélées” et donc, non contestables et qui est pourtant suivi par 1,5 milliard de gens« . Comment un homme aussi intelligent et respectable, qui a baigné bien plus que moi dans un catéchisme à l’ancienne, peut-il sortir une phrase aussi énorme du point de vue épistémologique? Comment peut-il tomber à pieds joints dans le piège du « rationalisme concordiste », qui consiste à prétendre que la méthode scientifique est la seule qui fasse sens? Comment peut-il à ce point confondre une affirmation scientifique visant la réalité finie et quantifiable avec une adhésion de foi, touchant à l’infini et donc à l’indémontrable?  Et quid de la poésie et de la danse? Leur vérité sont-elles démontrables? Je pense que le professeur de Duve a longtemps été un pratiquant non croyant, avant de se reconnaître agnostique. Il a adhéré durant sa jeunesse à des « preuves de l’existence de Dieu » et des « raisons de croire », avant de les laisser tomber comme peu crédibles. Mais jamais, sans doute, ne fit-il l’expérience intime du Ressuscité.

Et que penser pour cet aimable notable venu me voir après une Messe dominicale? Au cours de l’homélie, j’avais rappelé que – sans nier en rien l’horreur de certains actes –  le pardon de Dieu était offert à tous, en ce compris Michelle Martin. Il me dit que là, il ne pouvait me suivre. Je lui répondis que je ne faisais que citer le Christ, qui rappelait qu’il fallait pardonner septante-sept fois sept fois. Il ne dit plus rien, sauf qu’il n’était pas d’accord. Une fois de plus je me dis que ces personnes qui militent pour l’école catholique pour leurs petits-enfants et les bonnes manières, mais n’intègrent pas la folie du pardon dans leur vie, n’ont sans doute jamais croisé le regard du Crucifié.

Idem pour ces cadres catholiques qui m’invitèrent jadis à une conférence sur la doctrine sociale de l’Eglise. En début de soirée, la plupart insistaient bien sur le fait qu’ils étaient des rebelles, car ils avaient pris distance du Vatican et de ses « pompes ». Pourtant certains de ces « rebelles » manquèrent d’avaler de travers quand je leur ai dit que le bourgeois catholique a en général le cœur à gauche et le portefeuille à droite. Que l’enseignement de l’Eglise, par contre, les invitait à avoir le cœur à droite et le portefeuille à gauche. « Critiquer le Pape », d’accord… mais soutenir une solidarité par l’impôt plutôt que la rentabilité de leurs ‘sicavs’ – quel blasphème!

Les pratiquants non croyants ont encore de beaux jours devant eux. D’où la nécessité de prier sans cesse pour que souffle l’Esprit. Afin qu’eux aussi puissent un jour proclamer: « Amazing Grace! »

 

Massacre à la tronçonneuse… – 26° dimanche, Année B

 « Celui qui n’est pas contre nous, est pour nous ». (Marc 9, 38-48)

Jésus offre parfois un portrait bien contrasté. Dans l’évangile de ce dimanche, le Fils de l’homme tient des propos d’une sévérité inouïe : « Celui qui entraînera la chute d’un de ces petits (…) qu’on le jette à la mer. Si ta main t’entraîne au péché, coupe-la (…) Si ton pied t’entraîne au péché, coupe-le (…) Si ton œil t’entraîne au péché, arrache-le… » Prenons ces paroles à la lettre et la vie chrétienne se transformera bien vite en un « massacre à la tronçonneuse », qui laissera nombre d’entre nous borgne et manchot. Pourtant, un peu plus tôt dans l’évangile, le même Jésus fait preuve d’une grande mansuétude : « Celui qui vous donnera un verre d’eau (…) ne restera pas sans récompense ».  Comment comprendre pareil changement de ton? Le Christ utilise le langage des rabbins de son époque. Comme eux, Il force parfois le trait. Non pas pour nous arracher mains et pieds, mais pour avertir que le mal n’est pas qu’une innocente question de faiblesse humaine. En effet, le péché ne corrompt pas que nos membres, mais l’humain tout entier. Surtout quand ce mal s’en prend aux plus faibles (pensons aux souffrances des victimes de la pédophilie). Par contre, ajoute le Christ, celui qui fait un peu de bien – ne fut-ce qu’offrir verre d’eau – rachète bien des péchés. Et cela vaut même pour les plus grands criminels. Car si le mal étouffe notre humanité, le bien – lui – dit notre condition de créature de Dieu. Que l’on soit chrétien ou non :  « Celui qui n’est pas contre nous, est pour nous ».

La Cité critique

Devoir d’enquête
Remarquable « Devoir d’enquête » ce mercredi soir à « La Une » (RTBF-TV) sur Michelle Martin. Le magazine de société présenté par Malika Attar a su dégager un portrait de l’ex-épouse de Marc Dutroux tout en nuance. L’énormité de ses actes ne fut pas gommée, mais par la mise en perspective de son parcours de vie, la personnalité de la « femme la plus détestée de Belgique » reçut de l’épaisseur. J’ai été particulièrement impressionné par la réaction de maître Jean-Philippe Rivière, l’avocat de Sabine Dardenne – une des victimes survivantes de Marc Dutroux. Il regrette que Michelle Martin ait été libérée à ce stade de sa détention, mais dit respecter les décisions de justice – à commencer par celle des jurés, qui n’ont pas condamné cette femme à perpétuité. Vivre en démocrate, implique de respecter des décisions judiciaires que l’on n’aurait peut-être pas prises soi-même… Merci, Maître Rivière, de nous le rappeler.

Partenaires avant d’être adversaires
Il y a quelques jours, j’ai reçu un communiqué du Centre d’Action Laïque (CAL) en date du 15 septembre, regrettant que le projet de durcissement de la législation sur la libération conditionnelle soit porté dans la précipitation, dans la foulée de « l’affaire Martin »: « ce projet de réforme s’écarte d’une conception humaine de la justice et de la société ».  Je ne connais pas assez le dossier pour me prononcer. Cependant, je souligne que maître Rivière s’est exprimé de la même façon au cours de l’émission que je viens d’évoquer.
Voilà bien un sujet de société où toutes les traditions philosophiques pourraient collaborer. Ce 22 septembre dernier, le CAL organisait un grand remue-méninge appelé « la Cité critique ». Un invité inattendu se trouvait au milieu de la foule laïque: Mgr Léonard. L’archevêque ne s’est pas converti au libre-examen, mais il venait écouter et s’instruire. Ce faisant, il souligne que – pour édifier la « cité critique » – croyants de religions diverses et laïques sont partenaires avant d’être adversaires. Des oppositions demeurent et il ne s’agit pas de transiger dans le débat sur diverses questions éthiques. Mais, tout comme il y eut jadis collaboration face au drame des sans-papiers, la législation sur la libération conditionnelle pourrait justifier une position commune des cultes et de la laïcité, qui fasse avancer le débat public vers « une conception humaine de la justice et de la société ».

Le prix des cultes et de la laïcité
Ceci m’amène à souligner que – sans exclure des adaptations – le régime de financement belge des cultes et de la laïcité, est imprégné d’une certaine sagesse. Le système allemand et autrichien est celui de l’impôt du culte. Avec pour corollaire l’exclusion des services d’Eglise de tous ceux qui ne paient pas. Les évêques allemands l’ont récemment rappelé sous une huée de critiques. Pourtant, c’est le propre de la logique du système: c’est en payant son obole qu’un citoyen dans ces pays marque son adhésion à une Eglise. Voilà pourquoi, je n’ai jamais été partisan de l’introduction d’un tel système en Belgique. Le système italien (et espagnol, dans une moindre mesure) est celui du référendum religieux: le citoyen vote pour attribuer sa part d’impôt dédicacé. Cela me semble déjà plus praticable, mais avec pour dégât collatéral de mettre les cultes en concurrence. Le système de non-financement public, oblige – quant à lui – les cultes à se financer par d’autres voies. Cela peut être délicat pour assurer leur indépendance par rapport à des mécènes fortunés et pas forcément désintéressés. Le système belge pense le financement des cultes et de la laïcité un peu comme une magistrature. La « magistrature du sens » (religions reconnues et laïcité) reçoit un salaire fixe de l’état. Ceci assure aux ministres du culte et aux conseillers laïques une autonomie financière, afin de garantir qu’ils exercent leur fonction sans être soumis à des influences parasites. Je ne dis pas que ce système est idéal, mais je le trouve adapté à notre pays.

 

Jaloux, moi ? – 25° dimanche, Année B

 « Sur la route, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand ». (Marc 9, 30-37)

Déjà dans la cour d’école, le besoin de se démarquer nous chatouille. Qui ne s’est jamais vanté que : « Mon papa a une plus grosse bagnole que le tien » ?  Et tout au long de la vie, la tentation d’être au centre des attentions tenaille. Chacun rêve à sa manière d’être la reine du bal, le manager de l’année, la tête de liste politique, le médaillé d’or, etc. La recherche d’excellence n’est pas mauvaise en soi – que du contraire. A condition de se réjouir de l’excellence du voisin. Vouloir être performant – fort bien. Ne pas accepter qu’un autre le soit tout autant, voire bien davantage – cela est problématique. Saine émulation ne rime pas avec jalousie.

La jalousie est un sentiment omniprésent en l’homme. Et pourtant, peu le reconnaissent. Rare est celui qui confesse : « oui, il m’arrive d’être envieux ».  Contemplons les disciples de Jésus : « Sur la route, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand ». Alors le Christ, prenant un enfant, leur enseigne que le plus grand est celui qui accueille les plus petits ; que le premier est celui qui prend la place du serviteur. Même parmi les baptisés, pareil enseignement n’a jamais été évident. C’est ce qu’illustre l’épître de saint Jacques : « Vous êtes jaloux et vous n’arrivez pas à vos fins, alors vous entrez en conflit et vous faites la guerre ». (Jacques 4, 2) Malgré cela, une petite voix nous murmure à la conscience : « Jaloux, moi ? Jamais de la vie. L’autre, je ne dis pas… Mais pas moi, moi, moi… »