In memoriam Philippe Maystadt

Une fois encore, me frappe ce que je nomme l’Esprit et que d’autres appellent par divers noms. Cela faisait deux jours que Philippe Maystadt me trottait dans la tête et que je le confiais davantage dans ma prière. Ce matin encore, avant de quitter pour une journée de réunions et rencontres, je me suis dit: « Ce soir, je lui envoie un email pour prendre de ces nouvelles ». Et puis, voilà que la radio qui parle dans ma voiture, m’apprend son décès. Un peu comme si une petite Voix m’avait préparé à ce départ.
Nous n’étions pas intimes, mais cela fait quelques années que j’ai appris à le connaître par la fondation « Ceci n’est pas une crise »  dont il était un des membres fondateurs et qu’il présida un temps: une fondation luttant contre le populisme identitaire, qu’il accompagnait de la sagesse de son jugement. D’autres que moi évoqueront avec plus d’à-propos  son calme et sa ferme douceur pour faire avancer une société démocratique, multiculturelle et européenne. Ce fut, en effet, un authentique humaniste et un excellent analyste économique. 
 
J’avais été touché par le fait qu’il cita dans sa dernière interview à La Libre« l’Urgence humaniste », petit livre que j’ai co-écrit pour la fondation avec mon ami Baudouin Decharneux. Je le cite à la fin de cette interview: 
 
Quel est le sens de la vie ? J’ai longtemps refoulé cette question. Mais à un moment donné, on n’y échappe pas. Dans ses méditations, Descartes dit qu’il a vécu très longtemps en tenant pour vrai ce qui se confond avec son éducation. Mais, dit-il, arrive un moment où l’on remet en question ce qui paraissait une évidence. Cela m’est arrivé. J’ai été confronté à la question de l’acte de foi. Quand la question du sens surgit, ce n’est pas la raison qui donne la réponse. Les progrès de la science ont permis de répondre à certaines questions. Mais la science ne permet pas de dire si Dieu existe ou non.
 

Votre réponse ? Dans leur beau livre « L’urgence humaniste », Eric de Beukelaer et Baudouin Decharneux distinguent trois attitudes fondamentales. Le croyant croit à un sens ultime de la réalité. L’athée croit au non-sens ultime de la réalité. L’agnostique suspend son acte de foi. Je suis devenu agnostique. Ce qui ne veut pas dire que je ne crois en rien.

Donc vous croyez en… En un certain nombre de valeurs morales inspirées de la tradition chrétienne et des Lumières. Je reconnais l’immense apport de la religion chrétienne et le rôle pacificateur qu’elle peut jouer aujourd’hui. Je suis fasciné par une personnalité comme le pape François. Mais je ne peux plus dire qu’il y a un Etre suprême, fondateur. Cela dit, entre ces trois attitudes fondamentales, croyant, athée, agnostique, la ligne de démarcation n’est pas étanche. Il y a plus d’un athée qui est en quête de sens. Il y a plus d’un croyant qui doute quand il voit le non-sens de certaines souffrances. Et l’agnostique peut avoir des actes de foi partiels. Finalement, je crois que chacun fait comme il peut. Chacun cherche son cap, essaie d’ajuster ses voiles.

Depuis quelques mois, la maladie l’empêchait de venir aux réunions de la fondation. Sur conseil de Jean-Pascal Labille, je lui rendai donc visite ce 30 août dernier, à son domicile dans la banlieue de Nivelles. Trois heures durant, nous avons eu un échange riche sur divers sujets. Seulement vers la fin, la religion fut abordée et il m’expliqua que la foi de son enfance s’était graduellement « évaporée » en lui. Cependant, il ne se fermait à rien et rendait grâce pour une vie aussi riche en expériences. Mes derniers mots furent pour lui partager ma conviction que si Dieu ne se rend pas évident, c’est pour laisser l’homme libre. Que l’athée et l’agnostique font donc aussi, quelque part, partie de Sa Providence. Il ne m’a pas répondu et j’ai pris congé.
Depuis, nous avons échangé quelques mails. A l’occasion du décès de, Philippe de Woot, qui faisait partie comme lui de la quatrième classe de l’Académie royale et puis surtout, suite au décès inattendu de la fille de Jean-Pascal Labille.  Avec sa générosité habituelle, il m’écrivit alors: « J’ai beaucoup pensé à Jean-Pascal ces derniers jours. C’est, je crois, la souffrance la plus terrible : la perte d’un enfant. On préfèrerait mourir soi-même. J’espère que Jean-Pascal trouvera le courage nécessaire pour surmonter cette épreuve. ». Dans son dernier mail, datant de début novembre, il m’annonçait la visite de ce dernier: « un geste que j’apprécie particulièrement », ponctua-t-il avec cette sobre élégance morale qui le caractérisait tant.
 
A Dieu donc, Philippe. A ton épouse et à tes enfants, dont tu me parlais avec fierté, je présente ma sympathie et mes condoléances. Tu disais ne pas t’attendre à une vie après la mort. Qui sait? Peut-être que l’expert en prévisions économiques aura eu, cette fois au moins, … une divine surprise. A Dieu donc – et merci.  

9 réflexions sur « In memoriam Philippe Maystadt »

  1. Lorsque j’ai fait ma Communion solennelle, le prêtre m’a posé la question « croyez-vous (…) à la résurrection de la chair et à la vie éternelle » et j’ai répondu « j’y crois ». Cet article de la foi, vous avez aussi très certainement dû le professer.

    Le « catéchisme de l’église catholique » est très clair à ce sujet (pp. 998 – 999). Aucun doute n’est permis.

    Cette certitude est répétée à chaque enterrement. Les fidèles, et plus cruellement encore les proches, sont fréquemment invités à se réjouir du départ du défunt vers une vie nouvelle, dans la béatitude de l’au-delà.

    Comment dois-je interpréter « Qui sait? Peut-être… » qui clôture, par une ironie que je trouve déplacée, votre commentaire sur le décès de Philippe Maystadt, lui qui professe sa certitude du néant, source de sérénité devant la mort.

    Auriez-vous des doutes?

    1. Le „ qui sait ?“ dans le texte d‘EDB est une figure de style lancée avec un clin d‘oeuil, mais sans doute imperceptible à défaut d‘un minimum de sens de l‘humour…

      Etonnant comment, dans un texte où l‘auteur parle de l‘admiration qu‘il a eue pour P Maystadt, vous choisissez de lancer un débat autour d‘un article de catéchisme…

  2. Je conserve de Philippe le souvenir d’un homme toujours disponible, ouvert à tous, doté d’une intelligence brillante et d’une réflexion profonde et capable d’expliquer les choses les plus compliquées avec des mots simples.
    A sa famille, j’adresse mes plus chrétiennes condoléances et l’assurance de ma profonde sympathie.
    Jacques MAESSCHALCK, Vice-président des Aînés du cdH

  3. Merci Monsieur Eric de Beukelaer , cet éloge de Philippe M. n’est pas excessif comme le sont parfois certaines apologies prononcées à l’occasion du « grand passage » qui nous attend toutes & tous tôt ou tard.
    Un démocrate chrétien nous a quitté lui qui avait même suggéré « l’impôt philosophiquement dédicacé » à l’instar de nos amis allemands .
    Une audace que Monsieur Louis Michel trouva inopportune car étrangère à la tradition belge.
    « On choisit une philosophie en fonction de ce que l’on est » ( Johann Gottlieb Fichte )
    Une « religion » aussi en adéquation mouvante avec notre passé , notre culture , notre environnement & notre place dans la biosphère où nous sommes infiniment petits.
    Paix aux Hommes de bonne volonté …

  4. Dieu a besoin des agnostiques . Leurs réactions spontanées font rire les anges ….
    On les appelle  » les petits thomas  »
    Ex :
    – Mais bon sang c’est bien sûr ….
    – C’est donc grâce à EUX que bonne maman était toujours toujours zen…
    – Waow ! ! !…
    – Je me suis tiré une balle dans le pied en faisant celui à qui on ne la fait pas…..
    – Heureusement que je mettais parfois des cierges à Sainte Rita, ça sert parfois à quelque chose ce genre de truc ….
    – Cette fille catho dont j’ ai été amoureux un moment, avait donc raison ?
    -il faut prévenir les athées. Sinon beaucoup prier pour eux . Les vivants et les morts.
    -Voici enfin l’ Original . Les copies en bas étaient très bonnes, finalement . Maman m’ avait toujours dit que j’ avais l’ esprit trop critique. Un  » criticaster  » qu’elle disait.
    etc ….. etc ….. à chacun de compléter.
    Je sais, intellectuellement ce genre de jeu n ‘est pas très honnête mais c’est bien plus amusant que de chanter A bas la calotte ou  » Le Semeur « qui, intellectuellement ne sont pas très honnêtes , non plus.
    Philippe, pardonne moi, l’ enthousiasme de la Foi rend parfois un peu bête.
    Ailleurs, sur Belgicatho, j’ ai écrit quelque chose de plus sérieux sur toi , quelque chose qui venait du coeur car il n’y a que le coeur qui soit sérieux dans la vie.
    Sous le pseudo de  » Thérèse  » (  » la petite Thérèse  » qui aurait connu 3 mois d’ agnosticisme dans les derniers temps de sa vie.

  5. Cependant ….et ceci vaut pour tout le monde et je m’excuse pour le ton sentencieux mais c’est trop important.
    Si on trouve sur son chemin un agnostique chroniquement malheureux, ou soudainement désespéré ou désolé de ne pas savoir faire le bien qu’il voudrait ou courbé par la culpabilité ….ou ( remplir « autres  » ) …. il faut prier pour lui ,faire prier pour lui, éventuellement faire dire des messes et se taire jusqu’à ce que l’ Esprit Saint en personne ou un Ange du Seigneur nous dise de parler.
    Quand on est bavard comme moi, ce n’est pas facile .

    1. L’ article ci dessus avait paru sur Belgicatho avec un titre que je trouvais très inapproprié, choquant même . J’ ai écrit à la rédaction ….Aujourd’hui le titre inapproprié a été remplacé . Belgicatho a été sensible à mes arguments que j’ ai été heureuse de développer.
      Pendant ces échanges je me souvenais d’une interview très ancienne dans laquelle Philippe Maystadt voyait l’origine de son engagement démocrate chrétien dans le choc qu’il avait eu ,pendant ses humanités, de voir dans quelles conditions un condisciple devait faire ses devoirs . C’ était à Charleroi.

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