Sexualité – Faut-il perdre la foi pour s’épanouir?

Un article sur le site « Slate » a retenu mon attention (http://www.slate.fr/lien/38541/athees-vie-sexuelle-epanouie) Il est intitulé : « Les athées ont une vie sexuelle plus épanouie ». Je résume : L’homme a une vie sexuelle plus épanouie s’il n’est pas croyant… C’est ce que démontrerait une étude menée sur 14.500 personnes par Darrel Ray et Amanda Brown, psychologues à la Kansas University. Leur conclusion est qu’entre croyants et non-croyants, le comportement sexuel ne change pas, ni la fréquence des rapports. Bien la qualité de la sexualité. Par leurs recherches, les deux psychologues expliquent que les non-croyants sont plus susceptibles de parler de leurs fantaisies sexuelles et sont plus satisfaits de leurs expériences. Les croyants apprécieraient moins leurs relations en raison de la stigmatisation que leur religion opère sur la sexualité. L’étude montrerait que plus la croyance est forte chez un individu, plus forts seront ses sentiments de remords sexuels. Ainsi, sur une sorte d’échelle de la culpabilité, les mormons viendraient en premier, avec un score de 8,9 sur 10; suivis par les Témoins de Jéhovah, les pentecôtistes, et les baptistes. Les catholiques et les luthériens réaliseraient un score de 6/10, alors que les athées et les agnostiques ne dépassent pas le seuil de 5/10. Mais le résultat le plus étonnant de l’étude réside dans le constat d’une possibilité d’amélioration de la vie sexuelle en cas de perte de la foi.

Je n’adhère pas avec une foi aveugle à ce genre d’enquête, même si j’en accepte le caractère indicatif. Je souligne, en outre, qu’avec un score de 6/10, les catholiques ne s’en sortent pas tellement plus mal que les athées (5/10). Mais je souhaite surtout faire une réflexion de fond : Pour prendre une comparaison – forcément bancale comme toutes les comparaisons – je pense qu’il ne faut pas un grand sondage pour conclure que les enfants de parents moins exigeants pour les études seront globalement moins stressés à l’école que les rejetons de parents qui mettent la barre académique plus haut. Reste à savoir quels seront les jeunes, in fine les plus épanouis. Il est va de même avec la sexualité.
Si une conviction religieuse prône un idéal de vie sexuelle élevé, l’adepte devra faire plus d’efforts pour tenter d’y correspondre. Que les exigences religieuses – réelles ou imaginées – causent parfois de la culpabilité, voire des névroses – d’accord. Que des personnes moins religieuses réalisent plus spontanément leurs fantasmes sexuels – sans doute. Ce n’est pas pour autant qu’il faut conclure que ceux qui « s’éclatent » davantage, vivent dès lors automatiquement une sexualité plus épanouie. Je connais ainsi des couples prudes, qui ne me semblent pas moins épanouis pour la cause. Peut-être ne réalisent-ils pas tous leurs fantasmes (d’ailleurs, qu’est-ce que j’en sais ?) et, si c’est le cas, sans doute que cela leur cause des frustrations, mais je constate surtout qu’ils ont construit une relation solide, dans laquelle le langage des corps s’est harmonieusement intégré. Inversement, je rencontre des personnes qui ne me cachent pas qu’elles ont une vie sexuelle – disons – « décomplexée ». Elles ne paraissent pas pour autant plus « épanouies » que la moyenne. Parfois même, après avoir tout essayé, leur désir tombe en panne. L’épanouissement n’a donc pas grand-chose à voir avec croyance ou incroyance. Pas plus d’ailleurs qu’avec l’abondance ou l’absence de relations sexuelles. L’actualité nous le rappelle : Tel homme politique, collectionnant les conquêtes féminines, est soupçonné d’harcèlement sexuel, voire de viol. Tel évêque, fort populaire dans son diocèse, est reconnu coupable d’abus sexuel. Ce n’est donc pas la gourmandise sexuelle ou l’abstinence qui transforme l’homme en prédateur, mais bien la perversion de la relation à l’autre. Quand la vie du politicien lui offre l’illusion de la toute-puissance face à des subordonnées ou que le statut du consacré lui fait oublier sa réalité d’adulte sexué face à des mineurs, alors la dérive menace.
L’épanouissement affectif ne dépend donc pas que de la sexualité, mais bien de la qualité relationnelle et du projet de vie. Si la vie a du sens, les inévitables frustrations seront assimilées. Par contre, quand un projet de vie perd sa saveur, tout semble bien vite insupportable, même à celui qui « s’éclate ». Dans le Soir de vendredi dernier (p.34), mon attention a été attirée par la recension du spectacle de Daisuke Miura « le Château des rêves » présenté pour le moment au Beursschouwburg et interdit aux moins de 18 ans. Catherine Makereel écrit : « ce microcosme révèle une jeunesse complètement autiste, amorphe même, animée seulement par des besoins primaires : copuler, manger et dormir. Même dans le sexe, il n’y a plus de plaisir, pas d’amour, juste une satisfaction primaire (…) Plus fascinant encore, ces colocataires indifférents ne se regardent jamais». Voilà un château des rêves qui a un avant-goût de l’enfer.

6 réflexions sur « Sexualité – Faut-il perdre la foi pour s’épanouir? »

  1. Effectivement, mon cher Eric, la foi bien vécue ne brime pas la sexualité, je dirais même qu’elle nous ouvre les sens à la beauté de la nature, au charme mystérieux des femmes, à tout ce qui nous rend pleinement vivants et épanouis sur cette terre et parmi tous les êtres humains.
    Cela dit, il est vrai que, par le passé, la religion catholique a souvent diabolisé la sexualité. Quelques séquelles subsistent encore dans le psychisme et le comportement de pas mal d’adultes ayant connu cela durant leur jeunesse. La libératon sexuelle n’a pas eu que des aspects négatifs, mais encore faut-il arriver à stabiliser le balancier pour ne pas plonger d’une extrême à l’autre. Le culte de la performance dans tous les domaines a atteint aussi celui de la sexualité. La perte du respect d’autrui, de sa personne, de son corps, de son intégrité amène aux débordements que l’on observe aujourd’hui ( mais cela n’a-t-il pas existé de tous temps ? ). La fidélité est un mot bafoué parce que mal compris. Une sexualité de couple, cela se construit à deux. La fantaisie peut y trouver sa place. Le maître mot est : amour. Ce qui suppose l’affection, la tendresse, le respect mutuel. On pourrait détourner quelque peu cette parole de St Augustin pour l’appliquer ici : « Aimes et fais ce qu’il te plaît ».
    Et la « sexualité » se limite-t-elle à un seul partenaire ?. Prix dans son sens général, certainement pas. Il nous est impossible de brimer notre sensualité. Nous pouvons être sensible au charme de quelqu’un et même le lui exprimer. Il convient en fait d’aimer l’autre pour ce qu’il est et de rester ouvert au miracle de la rencontre, à l’accueil de la différence. Personnellement, je suis très sensible eu charme des femmes et des enfants; je suis toujours heureux en leur compagnie. Au lieu de nous préoccuper autant de notre sexualité, si nous cultivions d’avantage notre sensibilité et notre sensualité, les rapports entre les êtres seraient certainement meilleurs, plus vrais et plus profonds. Et le monde deviendrait peut-être plus fraternel.

  2. Etrange discours que celui qui essaie de démontrer que la foi chrétienne ne serait en rien un frein à l’épanouissement sexuel. Encore plus surprenant est ce commentaire qui prétend détourner les paroles de saint Augustin pour en faire une incitation à l’hédonisme alors que ses écrits ont grandement contribué à l’assimilation entre péché originel et acte sexuel !
    Pendant des siècles, la position de l’Eglise catholique a pourtant toujours été très claire : tout acte sexuel qui n’avait pas pour finalité la procréation au sein d’un mariage légitime était un péché mortel et même au sein du mariage, elle affirmait à la suite de saint Jérôme et de saint Ambroise, que celui qui se montrait trop amoureux de sa femme commettait un adultère, l’idéal étant en fait la chasteté et le mariage étant considéré comme un pis-aller pour ceux qui ne pourraient pas s’empêcher de brûler. (Cor. VII, 8-9)
    A l’heure actuelle, même si l’affirmation de ces règles a perdu une partie de sa vigueur, elles n’ont jamais été déclarées obsolètes et sous-tendent encore les interventions pontificales en matière de contraception et de prévention du Sida.
    La comparaison faite sur les « performances » en matière d’épanouissement sexuel entre catholiques et athées ne met donc pas en lumière que « la foi bien vécue ne brime[rait] pas la sexualité », mais la capacité des catholiques à s’accommoder de l’existence de règles qu’ils ne respectent pas.

  3. Il y a un paradoxe : les religions chrétiennes – qui croient en l’Incarnation de Dieu -, ont développé une théologie et une praxis très désincarnées en comparaison du judaïsme et de l’islam. Comme si l’irruption de Jésus dans la chair avait conduit à une « vaporisation » subséquente du corps humain, vécu comme un boulet, un « frère âne », un animal à dompter, plutôt que comme un compagnon, comme le réceptacle de l’Esprit. Sans doute aussi sous l’influence du platonisme et de la relecture des anciens Grecs par les Pères de l’Eglise. Vaste débat.

    1. Vaste débat, en effet. Platonisme, certainement. Mais aussi, je pense, (lire « la peur en occident de J. Delumeau) résultante des grandes peurs qui ont accompagné l’Occident depuis le XIVe et la grande peste.

  4. Le stoïcisme a eu également une influence importante sur le christianisme. Mais plus que les influences philosophiques, les circonstances historiques ont joué un rôle dans la construction de la morale sexuelle chrétienne. L’effondrement de l’Empire romain d’Occident a eu une influence déterminante. Tout d’abord parce qu’il a profondément marqué les esprits de ceux qui l’ont vécu et notamment saint Augustin qui, à la suite du sac de Rome en 410 par les Wisigoths, entreprend la rédaction de son livre La Cité de Dieu dans lequel il développe une vision profondément pessimiste de la condition humaine dont tous les espoirs doivent se reporter sur la vie éternelle et non sur la vie terrestre. Dans une telle perspective, toute recherche de jouissance terrestre est mauvaise car elle détourne du but ultime.
    Mais l’effondrement de l’Empire romain aura également d’autres conséquences. La disparition des institutions politiques romaines provoquée par les invasions barbares s’accompagne en effet d’un déclin des activités urbaines dont la vitalité dépendait notamment des échanges commerciaux qui quasiment s’interrompent. Un repli économique s’opère vers une agriculture de subsistance dont les rendements suffisent parfois à peine à renouveler les semences. Dans ces circonstances, tous les lieux de culture comme les écoles, les théâtres, les bibliothèques… disparaissent. La culture ne disparaît toutefois pas complètement car elle trouve un refuge dans les monastères dont la copie des textes va devenir une des activités les plus importantes.
    Le résultat de cette évolution est que la quasi-totalité des lettrés et des auteurs du Moyen Age seront des clercs et même majoritairement des moines et quand ils rédigeront des traités de théologie morale, ils placeront la vie monastique (leur propre mode de vie) au sommet de la hiérarchie des modes de vie. Etant donné que la chasteté fait partie des voeux monastiques, elle se retrouvera ainsi propulsée au rang de vertu qui permet d’atteindre la perfection et la sexualité (ou plutôt la faiblesse de la chair pour employer le vocabulaire qui avait cours à l’époque) sera ravalée au rang d’obstacle dans la voie de la perfection, tout juste tolérable si elle a pour but la procréation.
    L’impact de cette morale extrêmement rigoureuse n’a toutefois qu’un impact limité sur les populations, y compris sur les prêtres de paroisse, souvent aussi incultes que leurs paroissiens et ayant femme et enfants sans que cela ne préoccupe outre mesure la hiérarchie ecclésiastique. C’est seulement au 4e concile du Latran (1215) que le mariage est défini comme l’un des 7 sacrements. C’est aussi lors de ce même concile que les empêchements de parenté qui s’étendaient jusque là de manière complètement irréaliste jusqu’au 8e degré seront réduits à la norme plus applicable du 4e degré. Il faut toutefois attendre la dernière session du Concile de Trente (1563) pour que la présence du « propre curé » au mariage des époux soit érigée en condition de validité du mariage et que des efforts soient faits pour « moraliser » les populations chrétiennes, mais aussi améliorer la qualité du clergé séculier grâce à la création des séminaires.
    C’est également à cette même époque que quelques timides pas seront faits dans le sens d’une revalorisation du mariage sous la plume de prêtres séculiers (notamment François de Sales mais aussi plusieurs auteurs jésuites qui seront l’objet de vives critiques de la part de Pascal pour leur « laxisme » dans les Provinciales).

    A la différence du christianisme, ni le judaïsme, ni l’Islam n’ont connu une période où les moines étaient les seuls détenteurs du savoir. L’idéal monastique n’est donc pas devenu au sein de ces religions l’image de la perfection.

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