Tractations pré-électorales – 29° dimanche, Année B

 « Vous ne savez pas ce que vous demandez ». (Marc 10, 35-45)

Jacques et Jean – les fils de Zébédée – veulent pousser leur avantage au sein du groupe des douze. Objectif  stratégique: le jour où Jésus aura pris le pouvoir à Jérusalem, se voir attribuer les meilleurs postes ministériels. Pour ce faire, ils prennent le Maître à part et lui demandent : « Accorde-nous de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire ».  On se croirait en pleine tractation pré-électorale. Et Jésus de soupirer : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire à la coupe que je vais boire ? » « Nous le pouvons ! », répondent en chœur les présomptueux. Ils n’ont rien compris. Le jour où le Fils de l’homme sera élevé en gloire, ce sera sur une croix. Plus personne ne se battra pour siéger à sa droite ou à sa gauche. Un douloureux privilège réservé à deux bandits. La gloire de Dieu – c’est l’amour jusque sur une croix: « Car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude ».    

Le chameau et le trou de l’aiguille – 28° dimanche, Année B

 « Posant alors son regard sur lui, Jésus se mit à l’aimer ». (Marc 10, 17-30)

Un fils de bonne famille vient voir Jésus et lui demande : « Que faire pour être sauvé ? » Réponse du Christ : « Ne tue pas, ne vole pas, ne fais pas de faux témoignages… Bref, conduits-toi en être humain et respecte les commandements ». Mais le jeune idéaliste veut plus. Tout cela,  il l’a observé depuis sa jeunesse. Comment vivre une vie selon le cœur de Dieu ? Alors Jésus pose son regard sur lui et se met à l’aimer : « Si tu veux décrocher la lune, laisse tout derrière toi et suis-moi ». Le jeune homme s’en va bien triste, car cela – c’est trop lui demander.  Et Jésus de dire : « Qu’il est difficile pour un riche d’entrer dans le royaume de Dieu… Il est plus facile pour un chameau de passer par le trou d’une aiguille ». Le Christ ne condamne pas la richesse matérielle. Mais Il constate que celle-ci est souvent un obstacle pour vivre l’Evangile. Celui qui veut simplement « ne pas déplaire à Dieu », qu’il se contente de respecter le commandements. Mais celui qui cherche l’intimité avec le Christ, qu’il mette toute forme de richesse – avoir, pouvoir, valoir – au service de l’Evangile. Car les richesses alourdissent le cheminement. Comment un chameau chargé de bagages pourrait-il passer par le trou d’une aiguille ? L’exigence de Jésus est celle de l’amour. Est-ce trop demander? Aux disciples déconcertés, le Christ ajoute : « Pour les hommes, cela est impossible, mais pas pour Dieu. Tout est possible à Dieu ». Heureusement d’ailleurs, car la plupart d’entre nous restons des chameaux, lourds de vaines richesses. Mais Dieu dilate le trou de l’aiguille à la mesure de son infinie miséricorde.    

Synod on the Family – ‘Times they are a changin’

Some changes occur at the surface of events; others take place in the depth of reality. The latter seems to occur these days in the Vatican. In my outsider’s eyes, tensions amongst bishops are running too high to enable the present synod to conclude on some major evolution in family Church discipline. But – it could well be that this very lack of agreement, might be a fruit of the Spirit. The Church at its most senior level, isn’t perceived any more as a gathering of clerics who whisper their balanced views in hidden corners. It appears nowadays as a place of debate and reflexion, with nobody trying to hide possible disagreements. Including disagreements with the pope. And this is no case of some outlaw bishop, but concerns mighty cardinals of very strict obedience. They publish books, give interviews and encourage petitions against possible evolutions, proposed by other high prelates.

A messy outlook? Rather, a sign of health and interior strength. Which brings us back to the old tradition of theological disputes, as flourished in the Church until the French revolution. Catholicism is no monolithical body. It is a family. And in a family, diverse options can coexist around a unique credo. The baptized will come out of all this, more mature and with a greater sense of responsibility.

In this context, the thunderous ‘coming out’ of the undersecretary – if you please – to the International Theological Commission the day before the opening of synod, is all but meaningless. Not so much because of the sexual orientation of the prelate : If he had turned up with Miss Italy, the Vatican would have reacted all the same. (Everyone is free to advocate for a change in the actual discipline of mandatory priestly celibacy, but none ignores that celibacy is required in the Latin catholic Church, up to this day). No – what is striking to me, is that this priest comes from… Poland. The nation of saint Jean-Paul II became, with the fall of the Berlin wall, one of the cornerstones of militant Catholicism. Today, holy Poland is beginning to feel a mighty wind of secularization and protest against the Church. And this tornado blows right into the heart of the Vatican. As it happened in Ireland, Austria or Flanders, the Polish Catholics are due to start the same tedious evolution, that undergo all believers in secularized countries :  Swapping the social status of a people’s Church, for that of a prophetic Church. Renouncing being a save harbour, to become a lighthouse amidst the storm.

This brings me to the key issue of this synod on the family: In my view, it isn’t doctrinal. The teaching comes from Christ. No – the challenge is to find a language and a pastoral approach which makes sense and enables to proclaim the Gospel in this very world. The truth about today’s families, is that the parable of the lost sheep has been reversed. It isn’t any more about one lost sheep, which has to be searched, leaving the 99 obedient ones behind. It has rather to do with one faithful sheep, and 99 who escaped. The pastoral issue is – without discouraging the remaining one – how to care for all the others? Most of those do not reject the Gospel, but life lead them to live outside the boundaries of the meadow the Church prepared for them. These are the facts – whether you like them or not. The question is how you handle them. A pessimist sees the difficulty in every opportunity; an optimist sees the opportunity in every difficulty.’ (Churchill)  

 

 

 

Synode sur la famille – L’air du temps

Il y a des changements qui se font à la surface des choses et d’autres dans le secret des profondeurs. C’est cette deuxième alternative qui semble advenir au Vatican. Pour l’observateur externe que je suis, les tensions entre évêques semblent trop importantes pour que le présent synode puisse aboutir à une évolution majeure concernant la discipline catholique sur la famille. Mais paradoxalement, ce manque de décision est peut-être justement un fruit de l’Esprit. L’Eglise à son sommet n’est plus perçue comme une assemblée de prélats qui chuchotent de timides nuances. Elle apparaît désormais comme un lieu de réflexion et de débat où plus personne ne cherche à masquer les désaccords. En ce compris des désaccords avec le Pape. Et ici, nous ne parlons pas de quelques évêques francs-tireurs, mais de puissants cardinaux de la stricte observance. Ceux-ci publient des livres, donnent des interviews, encouragent des suppliques pour contredire les évolutions que d’autres prélats suggèrent.

Cela fait désordre ? Au contraire, il s’agit d’un signe de santé et de vigueur. L’Eglise renoue ce faisant, avec l’antique tradition de la controverse théologique, qui a fleuri en son sein jusqu’à la révolution française. Le Catholicisme n’est pas un bloc monolithique. Il est une famille. Et dans une famille, des options diverses peuvent coexister autour d’un unique credo. Le peuple de Dieu en sortira plus adulte et responsabilisé.

A cet égard, le ‘coming out’ fracassant du secrétaire-adjoint de la Commission Théologique internationale – rien de moins – la veille de l’ouverture du synode, n’est pas anodin. Pas tant de par l’orientation sexuelle du prélat : S’il s’était présenté au bras de Miss Italie, le Vatican aurait réagi de la même façon. (Chacun est libre de plaider pour un changement de la discipline du célibat ecclésiastique obligatoire, mais personne n’ignore que le célibat est actuellement en vigueur dans l’Eglise catholique latine.) Non – ce qui me frappe surtout dans cette histoire, c’est que l’intéressé est un prélat… polonais. La nation de saint Jean-Paul II était devenue, avec la chute du mur de Berlin, un des rocs du catholicisme militant. Aujourd’hui, la sainte Pologne ressent – à son tour – le puissant vent de la sécularisation et de la contestation ecclésiale. Et cette tornade s’abat jusqu’au cœur du Vatican. Comme ce fut le cas en Irlande, Autriche, ou Flandre, les catholiques polonais entament cette laborieuse mutation que connaissent tous les croyants en pays sécularisés : Passer du statut d’Eglise populaire à celui d’Eglise prophétique. Renoncer à être un havre de paix, pour devenir un phare dans la tempête.

Ceci m’amène à la question de fond du synode sur la famille : Selon moi, l’enjeu n’est pas la doctrine. Celle-ci appartient au Christ. Le défi est de trouver un langage et une approche pastorale qui soient pertinents pour annoncer l’Evangile à nos contemporains. Et la réalité des familles est que la parabole de la brebis perdue, s’est aujourd’hui inversée. Il ne s’agit plus de laisser les 99 brebis fidèles pour aller chercher celle qui s’est perdue. Il s’agit plutôt de ne pas se focaliser sur l’unique brebis fidèle – sans pour autant la décourager – pour partir à la recherche des 99 autres, qui se sont échappées. La plupart d’entre elles ne rejettent pas l’Evangile, mais la vie les a conduites à vivre en-dehors du pré-carré proposé par l’Eglise. Tels sont les faits – que ce constat plaise ou non. Reste à savoir ce qu’on en fait. « Un pessimiste voit une difficulté dans chaque opportunité. Un optimiste voir une opportunité dans chaque difficulté » (Churchill).

 

Le CAL promeut la famille moderne : La riposte des laïques au Synode (le Soir 7 octobre p.13)

Ci-dessous l’article paru ce jour en p.13 du Soir. Il y a une semaine, je débattais dans une maison de la laïcité avec le président du CAL (= »Centre d’Action Laïque » – pour les non-Belges: organe de la libre-pensée de tendance anticléricale) et mes relations avec cet homme intelligent et spirituel – sont excellentes. Mais en lisant la littérature ci-dessous, je ne puis m’empêcher de sourire. Pas pour le fond du débat – je n’ai pas envie de rentrer dans le sujet, car il y a déjà assez de débats comme ça au synode (J’y reviendrai dans un article). Mais pour la forme… Ah, si l’Eglise catho n’existait pas – que ferait donc le CAL ? Tel Peppone sans Don Camillo, il serait tout perdu. La journaliste semble l’avoir bien compris, quand elle compare, dans sa conclusion, le silence du CAL concernant la famille musulmane à sa hargne contre le synode catho. Avec en arrière-fond la crainte que le pape François ne soit plus assez « Don Camillo » pour leur donner du travail. Un peu comme ce vieux militant laïque liégeois qui me déclara il y a quinze ans : « J’aime bien l’intransigeance de Jean-Paul II. Au moins, je puis m’y opposer ». Pauvre Peppone…    

(Article) En Belgique, un enfant sur deux naît désormais hors mariage. Une famille sur quatre est monoparentale, une sur sept est recomposée. Chaque année, 1.300 couples de personnes de même sexe officialisent leur union via une cohabitation légale, tandis qu’un millier de ceux-ci opte pour le mariage. Et une centaine d’enfants naissent au sein de couples lesbiens. Quelle place pour toutes ces familles dans l’Eglise catholique ? Aucune. C’est en substance la question (et la réponse) que se propose de susciter la nouvelle publication du Centre d’action laïque, intitulée « Familles, qui êtes-vous ? ».

L’idée de cet ouvrage collectif est bien partie du premier synode sur la famille, qui a eu lieu à Rome en octobre 2014, confirme Henri Bartholomeeusen, président du CAL : « Nous étions très intéressés par ce qui allait suivre. Or, nous constatons dans le document de travail qui doit servir ce second synode – appelé instrumentum laboris – que la référence à la loi naturelle, que nous avions vivement critiquée, a un peu évolué. Le document abandonne cette notion, mais en précisant l’intention de ce changement, à savoir une prise en compte d’un besoin de communication. »

En clair, l’Eglise cherche avant tout à lisser son discours, mais ne compte pas pour autant évoluer, sur le fond. Et l’équipe du Centre d’action laïque de lister les principaux objets d’inquiétude que ce document préparatoire laisse poindre. Un : les libertés individuelles sont acceptées… pour autant qu’elles sont conformes aux valeurs de l’Eglise. Deux : selon le CAL, on « instrumentalise l’empathie en affirmant qu’il n’y a pas de brebis définitivement égarée, à partir du moment où elle passe par un “chemin pénitentiel”, ce qui est une manière d’exploiter les peurs et la culpabilité des gens et dénote un prosélytisme bien plus brutal qu’il n’y paraît », s’insurge le président du CAL. Trois : et c’est sans doute le point sur lequel les laïques insistent le plus, l’instrumentum laboris inciterait au détournement de la clause de conscience. Le texte stipule en effet : « Dans certains pays, on signale la présence de projets de formation imposés par l’autorité publique et dont les contenus contrastent avec la vision vraiment humaine et chrétienne : par rapport à ceux-ci, les éducateurs doivent affirmer fermement leur droit à l’objection de conscience. » L’éducation à la vie sexuelle et affective dans les écoles est donc clairement visée.

La riposte ? Une publication collective, qui, à travers 10 articles de 10 auteurs différents (dont des experts d’autres associations, comme la Ligue des familles ou le lobby européen des femmes), dépeint tous les visages des familles d’aujourd’hui. « L’Eglise revendique la famille comme sa propriété, mais elle n’en a pas le monopole !, conteste Henri Bartholomeeusen. Les familles d’aujourd’hui sont beaucoup plus diverses que cette famille traditionnelle qu’elle entend imposer comme modèle unique. Il est nécessaire de rééquilibrer le débat et de donner une place à toutes ces familles qui n’ont ici pas voix au chapitre. Alors qu’elles sont par contre reconnues par la loi aujourd’hui : l’Eglise est donc en opposition avec les lois civiles. » Alors que le synode sur la famille – et la vision qu’il en véhicule – va monopoliser les médias pendant les trois semaines à venir, les laïques entendent donc faire contrepoids, notamment à l’opération séduction du pape François qui «s’invite tous les jours dans le salon des gens et paraît progressiste aux oreilles distraites», dénonce Sylvie Lausberg, chargée de mission au sein de la cellule « Etude et Stratégie » du CAL.

Mais les catholiques, directement visés ici, sont-ils pour autant les seuls à participer à cette « recrudescence des revendications religieuses et identitaires, lesquelles […] tentent de resservir de vieux concepts dogmatiques repeints dans les tons à la mode – la famille traditionnelle est l’un de ceux-là », comme on peut le lire dans l’introduction de l’ouvrage ? Sur la question de l’islam en tout cas, les laïques restent particulièrement prudents : «C’est très compliqué, il y a tellement de courants dans l’islam qu’on doit se garder d’idées préconçues. Tandis qu’avec l’Eglise catholique, on a affaire à une organisation structurée, avec des moyens énormes.» ÉLODIE BLOGIE

 

Quand le meilleur devient le pire – 27° dimanche, Année B

 « Au commencement de la création, Il les fit homme et femme ». (Marc 10, 2-6)

« Les hommes viennent de Mars et le femmes de Vénus… ». Un titre de best-seller qui résume bien que l’union conjugale n’est pas une affaire de sentiments à l’eau de rose. Elle est si mince, la frontière qui sépare l’« alliance des sexes » de la « guerre des sexes ». Quand l’amour est soumis à l’épreuve de la durée, le meilleur se révèle toujours – à un moment donné – sous le visage du pire. Il y a un demi-siècle encore, les couples qui se séparaient, étaient mis au ban de la bonne société catholique. Cette attitude n’était pas digne de l’Evangile. Aujourd’hui – avec sept mariages sur dix qui connaissent le naufrage – il y a lieu de s’interroger. Outre la souffrance des partenaires, il y a le coût social que cela représente pour l’éducation des enfants. Se lamenter ou condamner tous-azimuts, ne sert cependant à rien. Le rôle prophétique des chrétiens n’est pas de juger ceux qui connaissent l’échec, mais de rappeler le rêve de Dieu : « L’homme quittera son père et sa mère. Il s’attachera à sa femme. Tous deux ne feront plus qu’un ». La suite n’est pas une menace, mais une prière : « Ce que Dieu a uni, que l’homme le sépare pas ». Prions pour le synode sur la famille, qui s’ouvre ce dimanche à Rome. Puisse-t-il discerner pour les couples et familles – ce qui murmure l’Esprit.   

Blog : bilan du mois de septembre

En septembre 2011, ce blog recevait 4423 visites pour 6683 pages vues ; pour septembre 2012, 5624 visites pour 8773 pages vues ; pour septembre 2013, 3820 visites pour 4386 pages vues ; pour septembre 2014, 3090 visites pour 3627 pages vues. Ce mois de septembre 2015, il reçut 3061 visites pour 4854 pages vues.

Le lectorat belge compte 2564 visites. La France suit avec 241 visites et le Royaume-Uni avec 103 visites.

L’article le plus fréquenté fut « Islamophobie et maçonnerie » du 28 septembre avec 250 visites. Vient ensuite « … » du 13 septembre avec 243 visites et « Cours de rien, clap deuxième » du 16 septembre avec 213 visites.

Merci aux lecteurs et suite au mois prochain.

Pensée du soir – La « petite » Thérèse, dynamite de Dieu

Thérèse de Lisieux (1873 – 1897), que l’on fête le 1er octobre, est cette petite carmélite normande, morte à 24 ans – qui a laissé des manuscrits au langage mièvre. Mais à celui qui gratte par-delà le style sulpicien, si propre à son époque, s’ouvre alors un monde spirituel explosif. Thérèse – sans avoir l’air d’y toucher – a dynamité le puritanisme du XIXe siècle, pour rappeler le cœur de l’Evangile par une spiritualité de l’enfance spirituelle : Non pas désirer de « grandes œuvres et de pieux sacrifices », mais – comme un enfant – laisser l’Esprit agir en nous en faisant avec amour les petites choses du quotidien. Ce n’est donc pas un hasard si Jean-Paul II la proclama « Docteur de l’Eglise », soit une sainte ayant une puissante influence sur la théologie catholique.

De fait – c’est à l’école de Thérèse de Lisieux que j’ai entamé ma vie de séminariste. Et elle fut pour moi une excellente « maîtresse des novices ». Ma spiritualité et ma vie de prière sont, aujourd’hui encore, largement inspirés par sa « petite voie ». Puisse-t-elle continuer à veiller sur l’Eglise et sur les prêtres.

Islamophobie et franc-maçonnerie

Il n’y a pas que dans le monde catholique que le débat sur l’islamisme divise. Denis Rousseau, franc-maçon depuis 25 ans déclare dans le « Vif/l’Express » son islamophobie : « L’Islam, non seulement, n’a jamais fait son aggiornamento (NDLR : son adaptation à l’évolution du monde, à la réalité contemporaine) mais de plus ses autorités, qu’elles soient chiites ou sunnites, prônent sans interruption le dogme de la charia et la lutte pour un état théocratique ».

Edouard Delruelle, également maçon depuis 25 ans, lui répond dans « le Soir » d’aujourd’hui (le texte étant réservé aux abonnés du quotidien, il se trouve ci-dessous en annexe): « Toutes les religions auraient fait leur aggiornamento, mais pas l’islam. Comme si islam = salafisme + Frères musulmans. C’est méconnaître la complexité des islams, et l’émergence récente mais forte d’un islam d’Europe, à laquelle aspirent de très nombreux musulmans. Tarek Oubrou, Rachid Benzine, Ismaël Saïdi – auteur de la pièce Djihad –, etc. : autant d’intellectuels musulmans indépendants qui, contrairement à ce qu’on croit, ne sont pas isolés. La franc-maçonnerie doit les soutenir. Les rejeter, comme le fait ce frère, c’est faire le jeu des groupes fanatisés. Comble du ridicule, il faut savoir qu’il y a aujourd’hui dans les Loges maçonniques de nombreux frères et sœurs de culture musulmane ! »

Personnellement, je suis assez d’accord avec Delruelle, ayant lu Tarek Oubrou, Rachid Benzine, ou Ismaël Saïdi. Cependant – et sans vouloir polémiquer – je suis un peu moins heureux, quand le philosophe en profite pour prêter de bonne grâce à Mgr Léonard des propos sur les homosexuels qu’il n’a jamais tenus (« Les homosexuels seraient des anormaux »… Porte-parole des évêques, j’ai écouté les bandes enregistrée de l’interview en question…), ou quand il condamne apparemment moins sévèrement la « cathophobie » de certains francs-maçons: « Mais à chaque fois que je « planche » (= donner une conférence dans un temple maçonnique), je mets mes frères et sœurs en garde contre la tentation de reporter leur anticléricalisme historique vers l’islam : ce n’est pas la même chose de combattre l’Eglise catholique là où elle est hégémonique, liée aux pouvoirs de l’argent et de l’Etat, ou de s’en prendre à des populations minorisées et prolétarisées. »   
Enfin, quand Edouard Delruelle conclut « Si les milieux « éclairés » se laissent gagner par la peur, le rejet et le populisme, quel avenir pour la démocratie ? », je me pose comme question : Est-il vraiment « éclairé » de se déclarer « éclairé » ? …

Mais, selon moi, quant à ce débat – le mot de la fin revient dans « La Libre » de ce jour, à un musulman, nullement ignorant de la maçonnerie. Chemsi Cheref-khan met le doigt sur la question « théologique » sous-jacente : le texte sacré peut-il être reçu, non seulement avec le cœur qui adhère, mais aussi avec la raison qui interroge ? Il écrit : « Il appartient à chaque musulman, en son âme et conscience, d’interpréter ces textes, de les considérer non pas comme des « textes sacrés qui enferment et qui opposent », mais comme étant des « écritures saintes, sources de guidance et d’inspiration », qui approchent. C’est le point de vue que nous avons défendu déjà, lors d’un colloque à l’Abbaye de Maredsous, en novembre 2007, « Quel islam pour notre pays ? Libérer la pensée musulmane contemporaine pour mieux vivre ensemble ». (… ) Mais nous sommes en droit de nous demander où sont les autres intellectuels, les dirigeants politiques, les élites académiques de ce pays pour accompagner les jeunes musulmans nés ici dans leur élévation spirituelle? Qui soutient les musulmans désireux de concilier leur islamité avec leur citoyenneté, de penser et vivre leur islam dans la démocratie et la modernité, en toute liberté ? Pour que les « portes de l’ijtihad (= interprétation du Coran, aussi bien dans les domaines de la philosophie et de la théologie que dans le domaine de la jurisprudence – minoritaire en Islam à partir du XIè siècle) demeurent ouvertes à jamais », pour que la liberté de conscience prime la liberté de religion, trop souvent prétexte à faire de l’islam un catalogue de « permis/interdits », de « licites/illicites », de « haram/halal », pour que l’islam s’intègre, enfin, dans notre démocratie libérale de pacification, il est urgent de débarrasser les musulmans d’ici des théologiens de la charia et du djihad venus d’ailleurs. Et là, nous sommes en droit d’attendre de l’Europe, de ses démocraties, de ses instances dirigeantes, qu’elles prennent aussi leur responsabilité et qu’elles ne laissent pas seuls les musulmans démocrates face aux islamistes radicaux. »

 

 Annexe: (Texte Edouard Delruelle) Professeur de philosophie politique à l’ULg, on se souvient que M. Delruelle fut, de 2007 à 2013, directeur adjoint du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme. Mais c’est en tant que franc-maçon lui-même qu’il entend d’abord s’exprimer : une appartenance qu’il n’avait jusqu’ici jamais rendue publique.

Vous vous exprimez pour la première fois sur ces sujets en tant que franc-maçon, pourquoi ?

Moi aussi, je suis « franc-maçon depuis 25 ans ». J’ai toujours estimé que cela relevait de ma vie privée. Jusqu’à aujourd’hui, je n’avais aucune intention d’en faire état. Mais puisqu’un maçon se dévoile pour proclamer qu’il est islamophobe parce que franc-maçon, j’estime qu’il est de mon devoir de me dévoiler à mon tour pour dire ce qui me paraît une évidence : on ne peut pas être franc-maçon et islamophobe. L’esprit maçonnique est contraire à toute forme d’islamophobie.

M. Rousseau explique que « l’engrais de son ADN maçonnique » comporte trois éléments : la tolérance religieuse, le renvoi du religieux dans la sphère privée et le droit à la liberté d’expression et en particulier au blasphème. L’islam a du mal à accepter ces trois principes. D’où son « islamophobie ». Qu’est-ce qui vous choque là-dedans ?

Je ne suis pas choqué (j’en ai vu d’autres), mais affligé. La métaphore de « l’ADN maçonnique » est révélatrice de l’imaginaire biologisant, « naturaliste » de ce maçon (que je n’ai jamais rencontré). Les religions sont appréhendées par lui comme des entités naturelles, des essences. Toutes les religions auraient fait leur aggiornamento, mais pas l’islam. Comme si islam = salafisme + Frères musulmans. C’est méconnaître la complexité des islams, et l’émergence récente mais forte d’un islam d’Europe, à laquelle aspirent de très nombreux musulmans. Tarek Oubrou, Rachid Benzine, Ismaël Saïdi – auteur de la pièce Djihad –, etc. : autant d’intellectuels musulmans indépendants qui, contrairement à ce qu’on croit, ne sont pas isolés. La franc-maçonnerie doit les soutenir. Les rejeter, comme le fait ce frère, c’est faire le jeu des groupes fanatisés. Comble du ridicule, il faut savoir qu’il y a aujourd’hui dans les Loges maçonniques de nombreux frères et sœurs de culture musulmane ! Inversement, les autres religions sont-elles vraiment « modernisées » ? Quand j’entends Mgr Léonard dire que les homosexuels sont des « anormaux », quand je vois les discours de certaines églises évangéliques américaines ou le poids des partis religieux en Israël, je doute que l’islam soit la seule religion rétrograde. Etre franc-maçon, c’est exercer son esprit critique et faire triompher sa raison sur ses passions. Au contraire, Denis Rousseau est dans le stéréotype et les passions tristes. Etymologiquement, islamophobie veut dire : peur de l’islam. Ce frère a peur. Paniqué, il rejette la faute de nos malheurs sur l’islam en bloc. C’est totalement opposé au travail maçonnique.

Peut-on être islamophobe, comme on est anticlérical, anticommuniste ou anticapitaliste ? Est-ce une opinion ou une incitation à la haine ?

Le texte n’est pas raciste au sens juridique de la « loi Moureaux ». Là n’est pas la question. Il est raciste au sens moral. Mais pour un maçon, c’est au moins aussi grave. Denis Rousseau procède par clichés, amalgames. Pour déboucher sur quoi, concrètement ? Selon lui, il faut renvoyer (où ?) les « mauvais » musulmans de la 2e ou 3e génération, et priver de leur nationalité nos concitoyens partis en Syrie. Exactement le programme de l’extrême-droite, que la maçonnerie a toujours combattue ! Critiquer l’islam d’un point de vue anthropologique, politique, philosophique, est légitime et nécessaire. Mais à chaque fois que je « planche », je mets mes frères et sœurs en garde contre la tentation de reporter leur anticléricalisme historique vers l’islam : ce n’est pas la même chose de combattre l’Eglise catholique là où elle est hégémonique, liée aux pouvoirs de l’argent et de l’Etat, ou de s’en prendre à des populations minorisées et prolétarisées. La liberté d’expression est-elle menacée par le « politiquement correct » ? Serait-il interdit de critiquer l’islam ? Ridicule. Comme directeur du Centre pour l’égalité des chances, les seules actions judiciaires que j’ai enclenchées pour incitation à la haine, ce fut contre… Sharia4Belgium et Dieudonné ! Je suis pour le droit à la caricature et au « blasphème ». Et aussi pour l’interdiction des signes religieux à l’école et dans les services publics. Mais au nom des mêmes valeurs laïques, je suis aussi pour que nos concitoyens musulmans soient respectés, et que le culte et la culture islamiques soient traités à égalité avec les autres. Ce qui n’est pas le cas actuellement.

Certains ont parfois le sentiment que l’on ne « passe rien » aux chrétiens (jusqu’aux crèches sur les places publiques à Noël) tandis que l’on se montre beaucoup plus « compréhensif » vis-à-vis des musulmans ?

 

Quand j’entends qu’on serait aujourd’hui trop « compréhensifs » envers les musulmans, les bras m’en tombent : pas une heure, dans le champ médiatique et politique, sans qu’on ne parle de l’islam de façon négative, comme d’un « problème », une « menace » ! C’est aussi pourquoi je me dévoile : l’opinion de ce maçon ne vaudrait pas une minute de peine si elle ne révélait une islamophobie décomplexée que je vois grandissante dans les milieux laïques. La question que je pose à mes frères et sœurs est simple : ce message a-t-il sa place dans nos Loges ? Pour moi c’est clair : non ! Si les milieux « éclairés » se laissent gagner par la peur, le rejet et le populisme, quel avenir pour la démocratie?

 

Massacre à la tronçonneuse… – 26° dimanche, Année B

 « Celui qui n’est pas contre nous, est pour nous ». (Marc 9, 38-48)

Jésus offre parfois un portrait bien contrasté. Dans l’évangile de ce dimanche, le Fils de l’homme tient des propos d’une sévérité inouïe : « Celui qui entraînera la chute d’un de ces petits (…) qu’on le jette à la mer. Si ta main t’entraîne au péché, coupe-là (…) Si ton pied t’entraîne au péché, coupe-le (…) Si ton œil t’entraîne au péché, arrache-le… » Prenons ces paroles à la lettre et la vie chrétienne se transformera bien vite en un « massacre à la tronçonneuse », qui laissera nombre d’entre nous borgne et manchot. Pourtant, un peu plus tôt dans l’évangile, le même Jésus fait preuve d’une grande mansuétude : « Celui qui vous donnera un verre d’eau (…) ne restera pas sans récompense ».  Comment comprendre pareil changement de ton? Le Christ utilise le langage des rabbins de son époque. Comme eux, Il force parfois le trait. Non pas pour nous arracher mains et pieds, mais pour avertir que le mal n’est pas qu’une innocente question de faiblesse humaine. En effet, le péché ne corrompt pas que nos membres, mais l’humain tout entier. Surtout quand ce mal s’en prend aux plus faibles (pensons aux souffrances des victimes de la pédophilie). Par contre, ajoute le Christ, celui qui fait un peu de bien – ne fut-ce qu’offrir verre d’eau – rachète bien des péchés. Et cela vaut même pour les plus grands criminels. Car si le mal étouffe notre humanité, le bien – lui – dit notre condition de créature de Dieu. Que l’on soit chrétien ou non :  « Celui qui n’est pas contre nous, est pour nous ».