S’il y a bien un point commun entre le Centre d’action Laïque (CAL) et l’Eglise catholique, c’est leur opposition à la future proposition de loi sur la sortie de l’avortement du code pénal… pour des raisons diamétralement opposées. Pour le CAL, cette proposition garde des balises morales et des sanctions, culpabilisantes et infantilisantes pour les femmes. Pour l’Eglise, cet acte gouvernemental transforme la dépénalisation partielle de l’avortement en un droit fondamental à un acte médical, dont les gardes-fous finiront balayés.
La différence entre CAL et Eglise, c’est que le premier milite activement pour une sortie de l’avortement du code pénal et ce, depuis des années, alors que la seconde s’est contentée de publier un seul communiqué prudent et circonstancié à son encontre. Ceux (et il y en a encore…) qui s’offusquent d’une ingérence des évêques dans ce domaine, feraient donc bien d’aller méditer la parabole de la paille et de la poutre. (Matthieu 7, 3-5)
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Ce que je constate chaque année avec plus d’acuité, c’est qu’il ne s’agit pas tant d’un désaccord politique entre « laïques » et « croyants ». Dans le domaine de l’avortement, nous ne parlons tout simplement plus le même langage, de par une vision différente de l’humain. Cela fut illustré ce WE de façon éminente, par le dialogue de sourd entre Karine Lalieux (PS) et Catherine Fonck (CDH) dans les colonnes du quotidien bruxellois « Le Soir ». Voilà deux femmes politiques que je trouve courageuses et engagées. La première, laïque convaincue, fulmine contre la proposition de loi. La seconde, médecin et chrétienne (mais nullement inféodée à l’Eglise catholique), la soutient – à tort, selon moi, mais avec sincérité.
Ce qui me frappe, dans leurs échanges musclés, c’est que cela va bien au-delà d’un désaccord. Elles ne parlent tout simplement pas de la même chose.
Quand Catherine Fonck pose: « Nous n’avons jamais été en faveur d’une dépénalisation complète parce que pour moi, cela signifie alors que l’avortement devient un acte médical comme un autre, alors que ce n’est pas le cas car il y a un tiers en présence, le fœtus. », Karine Lalieux lui oppose : « Et c’est une grande farce, qui ne fera que raviver ce qu’on disait en 1990 : c’est la morale, les croyances qui ont de nouveau pris le pas sur le choix, la détermination, la responsabilité des femmes. On dit qu’elles ne sont pas assez responsables et que comme on les prend pour des imbéciles, il faut pénaliser pour qu’elles ne fassent pas n’importe quoi. »
Quand Fonck appuie sur le clou: « Car il s’agit du corps de la femme, mais pas uniquement. Il y a un tiers en présence. Le fœtus. Nous considérons que ce tiers en présence, c’est aussi un cœur qui bat un cerveau qui fonctionne – il suffit de voir combien les gynécologues insistent pour mettre de la musique sur le ventre. Et là, vous ne prévoyez aucune limite : cela va de 18 semaines à la fin de la grossesse. Nous ne voulons pas que l’IVG soit un acte banal ou un acte médical comme un autre. », Lalieux tempête: « Un acte banal ? Aucune femme ne considère cela comme aller se faire arracher une dent ! Qu’on arrête de dire cela ! C’est vraiment prendre les femmes pour des femmes légères. »
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Quel que soit votre avis sur le fond de la question, constatons l’abîme: à aucun moment ces deux femmes ne se rencontrent-elles sur un terrain commun. La question tant philosophique que juridique à trancher dans le débat sur l’avortement, est celle de savoir si, outre le choix de la femme, il convient de tenir compte « d’un tiers » (la vie humaine à naître). Si oui, pourquoi? Si non, pourquoi? A aucun moment, Karine Lalieux n’entre-t-elle dans ce débat. Tout au plus, dit-elle qu’avorter c’est autre chose qu’arracher une dent. Bien sûr. Mais encore? Qu’est-ce qui entre donc en jeu? Pourquoi ne pas répondre?
Selon moi, nous avons ici affaire à bien autre chose qu’une opposition entre « conservateurs » et « progressistes » ou encore entre « croyants » et « laïques ». Il s’agit d’une différence d’humanisme, c’est-à-dire un autre regard sur l’humain. Les pro-choice (de droite comme de gauche) défendent la primauté de l’individu et de ses droits – ici en l’occurrence la femme et son choix. Les pro-life (avec toutes leurs nuances internes), considèrent l’humain comme une « personne », soit un être en relation. Dans le douloureux débat sur l’avortement, il y a donc pour eux à tenir compte de la relation à un tiers : la vie humaine en devenir.
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Comparaison n’est pas raison et le débat sur les migrants est d’une toute autre nature – sauf qu’il touche aussi à l’humain. A sa façon, il oppose donc aussi opinions « pro-choice » et « pro-life » C’est pourquoi, un même dialogue de sourd se rencontre en la matière (mais avec des forces politiques souvent inversées) entre défenseurs des frontières nationales au nom du droit des peuples à « choisir librement » comment disposer de leur territoire et militants de la dignité et de la vie des tiers en présence.
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Oui, il est aisé et consensuel de se proclamer humaniste. Mais il s’avère laborieux d’en tirer des conclusions concrètes communes, dans un débat qui brasse émotions, postures idéologiques et intérêts contradictoires.