« Talent caché – talent gâché » – 33e dimanche, Année A (Matthieu 25, 14-30)

«J’ai eu peur et je suis allé enfouir ton talent dans la terre» (Matthieu 25, 14-30)

La parabole des talents est bien connue. On s’étonne, car le pauvre type qui n’en a reçu qu’un seul (grosse somme tout de même) n’a rien fait de malhonnête : il rend l’argent – tel quel – à son patron. Et pourtant, il se fait traiter de « mauvais et paresseux ». Pourquoi ? Parce que – plutôt que d’oser prendre des risques – cet homme a écouté sa peur. Il a caché l’argent qu’il aurait pu faire fructifier.

La somme d’argent vise ici nos potentialités : c’est d’ailleurs – suite à cette parabole – le sens que le mot « talent » a reçu dans le langage courant. Le message est le suivant : tous nous avons reçu des talents. Tant pis si – parfois – nous connaissons l’échec : cela fait partie de la vie. La seule chose qui nous sera reprochée, c’est d’avoir caché nos talents par peur de mal faire : talent caché – talent gâché.

 

Vatican et économie : cocktail explosif

Ceux qui pensent qu’il n’y a que la sexualité qui soit un sujet d’enseignement à haut risque dans l’Eglise catholique, doivent revoir leur copie. Le document du Conseil Pontifical Justice et Paix de ce 24 octobre en est la preuve. A peine l’encre du document – appelant de ses vœux une réforme mondiale du marché avec une gouvernance économique mondiale et une taxe sur les transactions financières – avait-elle séché  qu’une série d’intellectuels américains proches des Républicains, grinçaient des dents. En France – souvent plus romantiques – plusieurs voix ont rappelé que vouloir un gouvernement mondial, était précisément le projet de… l’antéchrist. Mais c’est surtout autour du Vatican que la bataille fait rage. Le Vaticaniste de renom Sandro Magister publia une tribune critique le jour même dans l’Espresso, sous le titre aigre-doux de « Occuper Wall Street ». Le Vatican sur les barricades. Aujourd’hui, il en remet une couche par une chronique intitulée Trop de confusion. Bertone verrouille la curie.

Le Conseil Pontifical en contradiction avec le Pape ?
Que le document du Conseil Pontifical Justice et Paix ait été publié sans une concertation suffisante avec les autres dicastères romains et que le Cardinal Secrétaire d’Etat s’en émeuve, est une chose possible – mais nullement inédite. La coordination interne entre les dicastères romains est un très vieux problème. Que cet écrit abordant en relativement peu de pages un problème aussi complexe que la crise économique mondiale, ne soit pas infaillible dans toutes ses propositions, est tout aussi possible et inévitable, dès que le Magistère ecclésial se fait plus concret. Par contre, je ne puis suivre Sandro Magister lorsqu’il écrit : « Ce qui a le plus irrité beaucoup de lecteurs compétents du document du conseil pontifical Justice et Paix, c’est qu’il est en contradiction flagrante avec l’encyclique « Caritas in veritate » de Benoît XVI. Dans son encyclique, le pape Joseph Ratzinger ne fait pas du tout appel à une « autorité publique à compétence universelle » pour la politique et l’économie, c’est-à-dire à cette espèce de grand Léviathan, inventé on ne sait ni comment ni par qui, dont le document du 24 octobre parle si favorablement. Dans « Caritas in veritate » le pape parle plus justement de “governance » (c’est-à-dire de réglementation, en latin « moderamen ») de la mondialisation, à travers des institutions subsidiaires et polyarchiques. Cela n’a rien à voir avec un gouvernement monocratique du monde ». Pour avoir un peu travaillé la question, qu’il me soit permis d’ici réagir.

Que dit l’encyclique « Caritas in Veritate » ?
L’encyclique signale, de fait, que l’Eglise ne prône pas l’installation d’un gigantesque Léviathan mondial, mais bien une articulation harmonieuse des niveaux de pouvoir : « Pour ne pas engendrer un dangereux pouvoir universel de type monocratique, la « gouvernance » de la mondialisation doit être de nature subsidiaire, articulée à de multiples niveaux et sur divers plans qui collaborent entre eux.» (Caritas in Veritate, N°57). Plus loin encore, elle précise cependant sa pensée : « Face au développement irrésistible de l’interdépendance mondiale, et alors que nous sommes en présence d’une récession également mondiale, l’urgence de la réforme de l’Organisation des Nations Unies comme celle de l’architecture économique et financière internationale en vue de donner une réalité concrète au concept de famille des Nations, trouve un large écho. On ressent également fortement l’urgence de trouver des formes innovantes pour concrétiser le principe de la responsabilité de protéger et pour accorder aux nations les plus pauvres une voix opérante dans les décisions communes.(…) Pour le gouvernement de l’économie mondiale, pour assainir les économies frappées par la crise, pour prévenir son aggravation et de plus grands déséquilibres, pour procéder à un souhaitable désarmement intégral, pour arriver à la sécurité alimentaire et à la paix, pour assurer la protection de l’environnement et pour réguler les flux migratoires, il est urgent que soit mise en place une véritable Autorité politique mondiale telle qu’elle a déjà été esquissée par mon Prédécesseur, le bienheureux Jean XXIII. (…) Une telle Autorité devra évidemment posséder la faculté de faire respecter ses décisions par les différentes parties, ainsi que les mesures coordonnées adoptées par les divers forums internationaux ». (Caritas in Veritate, N°67)
 
Que dit le document du Conseil Pontifical?
J’invite chacun à relire ce qu’écrit le Conseil pontifical Justice et Paix dans son document « Pour une réforme du système financier et monétaire International dans la perspective d’une autorité publique à compétence universelle » et plus particulièrement son n°4 : « Une attention spécifique devrait être réservée à la réforme du système monétaire international, et plus particulièrement à l’engagement de créer une forme de contrôle monétaire mondial quel qu’il soit, par ailleurs déjà implicite dans les Statuts du Fonds Monétaire International. Il est clair que cela équivaut, dans une certaine mesure, à mettre en discussion le système des changes existants afin de trouver les modes efficaces de coordination et de supervision. C’est un processus qui doit aussi impliquer les pays émergents et en voie de développement, dans la définition des étapes d’une adaptation graduelle des instruments existants. On voit, sur le fond, se dessiner en perspective l’exigence d’un organisme assurant les fonctions d’une sorte de « Banque centrale mondiale » règlementant le flux et le système des échanges monétaires, à la manière des Banques centrales nationales. (…) Il revient aux générations actuelles de reconnaître et d’accepter en toute conscience cette nouvelle dynamique mondiale vers la réalisation d’un bien commun universel. Certes, cette transformation s’effectuera au prix d’un transfert, graduel et équilibré, d’une partie des attributions nationales à une Autorité mondiale et aux Autorités régionales, ce qui s’avère nécessaire à un moment où le dynamisme de la société humaine et de l’économie, ainsi que le progrès de la technologie, transcendent les frontières qui se trouvent en fait déjà érodées dans l’univers mondialisé ».

Conclusion
Je le répète, loin de moi l’idée de prétendre que le document du Conseil Pontifical Justice et Paix est une parole ultime et indépassable sur la crise économique. Cependant, prétendre qu’il est contraire à l’encyclique de Benoît XVI ne me semble pas intellectuellement honnête. Comme quoi, face au magistère romain, les arguments de ceux qui sont libéraux en matière économique ressemblent souvent aux arguments de ceux qui sont libéraux en matière familiale – même si ces deux groupes sont souvent opposés au sein de l’Eglise: On décrédibilise le discours en disant qu’il est issu d’un tout petit groupe peu représentatif, pas compétent et déconnecté de la réalité. Bref, rien de très neuf sous le soleil. Quoique… Si un document du Vatican sur l’économie dérange tellement, c’est qu’il mérite au moins d’être lu et médité, car il pose de bonnes questions. Ami lecteur, c’est ce que je t’invite à faire, afin de te faire en la matière… ta propre religion.

« La fourmi n’est pas prêteuse » – 32e dimanche, Année A (Matthieu 25, 1-13)

«Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure» (Matthieu 25, 1-13)

La parabole des vierges sages et des vierges folles que nous recevons ce dimanche comme Evangile, ressemble un peu à la fable de la Fontaine : « la cigale et la fourmi ». Les prévoyantes ne sont pas prêteuses et refusent de passer une partie de leur réserve d’huile aux étourdies. Du coup, ces dernières ratent la noce. Jésus ne fait pas l’éloge de l’avarice des vierges prévoyantes, mais met en garde contre l’étourderie des vierges folles. Combien de fois ne nous lamentons-nous pas en disant : « ah, si j’avais su ! »  Souvent, si nous avions été attentifs, nous aurions vu… mais notre cœur dormait. Alors, réveillons-nous et écoutons ce que nous souffle l’Esprit. «Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure».

Vient de paraître : « Valet de Trèfle » – Roman (éditions EME)

« Valet de Trèfle » – Roman (éditions EME)

« N’y allez pas, Arthur, vous allez vous brûler les ailes ! »
« Mes ailes sont déjà carbonisées, Eminence. D’ailleurs, avec ou sans mission, je serais parti. Ce prêtre est un ami».
La voix du cardinal se fit fiévreuse : « Justement ! Ceux qui vous envoient, soit l’ignorent et vous reprocheront de ne pas le leur avoir dit, soit ils le savent et alors… »
Le borgne afficha un triste sourire et ajouta, énigmatique : « Ceux qui voudraient me nuire… me rendront plutôt service ».

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Un séminariste trouve la mort au Wauxhall de Spa. Entre ses mains, une troublante photo avec un Valet de Trèfle. L’abbé Lenden, que tout accuse, se tait. Que pense Arthur Franchemont, prélat blessé dans sa chair et dans son âme ? Que cherche Don Black, romancier américain en pleine gloire ? Que cache le sourire du chanoine Baucklayr, vétéran écossais de la seconde guerre mondiale ? De douloureux secrets remontent à la surface. Les masques tombent, révélant – avec la vérité – le visage de chacun.

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J’ai commencé à écrire « Valet de trèfle » en 2005. Je vivais alors dans un tourbillon d’activités et cela me réussissait plutôt bien. Les lendemains s’annonçaient radieux – ce qui flatte l’orgueil. Et je me suis dit : quid si l’avenir balayait tout cela ? C’est ainsi qu’Arthur Franchemont s’est invité à mon imagination et que j’ai voulu raconter son histoire. Celle d’un ecclésiastique prometteur, de quinze ans mon aîné, que la vie aurait brisé physiquement et moralement, le laissant démuni face à la plus dangereuse des tentations: la perte d’espérance. En deux ans, mon roman a pris forme. Je l’ai ensuite laissé reposer pour le reprendre et le toiletter ces derniers mois.
Le fait que mon ami, le professeur (ULB) Baudouin Decharneux publie de son côté un roman policier (« Meurtre en kabbale » éditions EME) et me demande de le préfacer, m’a encouragé. Je lui ai, à mon tour, proposé de préfacer mon livre.
Que les habitants de la bonne ville de Spa – surnommée « la perle des Ardennes » – me pardonnent d’avoir redessiné dans ce roman leur cité et son histoire. Contrairement à un romancier de renom auquel je fais un clin d’œil au détour de ces pages, je ne laisse planer aucun doute sur le contenu de mon livre : ici, tout est fiction. EdB

La communion des vivants (La Libre 31 octobre pp. 42-43)

« La fête des morts »… c’est ainsi que – inculture religieuse oblige – furent présentés plus d’une fois dans nos médias belges, la solennité religieuse de Tous les Saints (1er novembre) et le jour de commémoration des défunts (2 novembre).
Par une contribution dans La Libre de ce 31 octobre (pp.42-43), j’ai tenté de réfléchir sur le sens que donnent les catholiques à ces deux jours. Merci à ce quotidien de m’avoir laissé cet espace d’expression.
Que les lecteurs de ce blog n’hésitent pas à réagir à mon écrit ou – mieux – à poster leur propre témoignage face à la mort et au mystère de la Résurrection.
Sainte solennité de la Toussaint à tous et sereine commémoration de tous vos chers défunts.

« Le piège de la fonction » – Matthieu 23, 1-12 (31e dimanche, Année A)

«Ne donnez à personne le nom de Père, car vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux» (Matthieu 23, 1-12)

C’est toujours un peu bizarre de commenter en théologien un texte où Jésus s’en prend aux docteurs de la loi – les théologiens de l’époque. De prêcher ce dimanche sur un Evangile où sont critiqués ceux qui se mettent tout devant en longues tenues – alors que le prêtre se trouve justement tout devant en aube, étole et chasuble. De l’entendre rappeler qu’il ne faut appeler personne « Père », alors que les paroissiens m’appellent volontiers « mon père ». Suis-je donc en flagrante contradiction avec la parole du Seigneur ? Cela dépend de mon attitude… La parole du Christ ne s’adresse jamais à l’apparence, mais au cœur et à l’esprit. Il me semble bon qu’il y ait des théologiens pour commenter la Parole de Dieu, ainsi que des prêtres reconnaissables pour célébrer l’Eucharistie, sans oublier des personnes dont les chrétiens nomment la paternité spirituelle en les appelant « mon père ». Tout cela me semble conforme à l’œuvre de l’Esprit, sauf si…

Sauf si je tombe dans le piège de la fonction. Si le théologien oublie que la Parole qu’il commente n’est pas la sienne, mais celle du Père ; si le prêtre perd de vue qu’il ne célèbre pas en son nom mais au nom du Christ ; si le père spirituel se met à croire que c’est sa petite personne qui donne vie et non l’Esprit…  Alors, le sacrement de l’ordre (le sacrement des personnes ordonnées : évêques, prêtres, diacres) n’est plus un signe de l’amour divin, mais il devient un mur qui fait écran entre le baptisé et le Christ. Voilà pourquoi le peuple chrétien doit prier pour ses ministres ordonnés : comme ils sont pécheurs comme tous les autres – et donc susceptibles d’orgueil spirituel – seule la force de l’Esprit peut les aider à échapper, en tout ou en partie, à ce piège qui étouffe l’œuvre de Dieu.

Ceci permet aussi à chaque chrétien de comprendre que, si toute chose en ce monde peut être bonne – avoir, pouvoir, valoir – rien ni personne ne peut se prétendre absolu. Rien, ni personne ne peut prendre la place du Seul qui donne la vie en Esprit : «Ne donnez à personne le nom de Père, car vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux».

 

S’aimer soi-même – vaste programme (Matthieu 22, 34-40) – 30e dimanche, Année A

«Quel est le plus grand commandement ?» (Matthieu 22, 34-40)

«Quel est le plus grand commandement ?» A la question posée, Jésus ne répond pas : « Tu iras à la Messe tous les dimanches » ou encore « ta conduite sexuelle sera irréprochable ». Cela ne veut pas dire que ces points moraux sont sans importance pour notre développement spirituel – car ils le sont. Cela signifie simplement que le cœur du message est ailleurs : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit » Et encore : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».

Ces commandements sont à la base de tout développement spirituel authentique. On peut même les prendre à l’envers et commencer par le « s’aimer soi-même ». Vaste programme… Combien de fois de pieux paroissiens ne me confient-ils pas : « je ne m’aime pas ». Je leur réponds que – même si ce n’est jamais gagné – il y a là un travail spirituel à faire sur soi-même. Non pas pour s’aimer narcissiquement – au nom de l’orgueil et de l’égoïsme. Du genre « c’est moi le plus beau, le plus grand, le plus… ». Non, le défi chrétien est de s’aimer en esprit et vérité… S’aimer comme le Père du ciel nous aime.

En effet, celui qui ne s’aime pas – qui ne s’accepte pas tel qu’il est – n’aimera pas ceux qui lui sont proches. Soit il les admirera, soit il les craindra, ou encore les jalousera, etc. mais ne pourra développer avec eux une relation d’échange en vérité. Les personnes dures avec elles-mêmes sont dures avec les autres. Et puis – si je ne m’aime pas – comment aimer mon Créateur ? Pourquoi aimer l’Auteur de mon existence, puisque je n’aime pas la seule créature avec laquelle je dois vivre 24 heures sur 24 – c’est-à-dire moi-même ? Comment l’appeler « abba »« papa » – si je me trouve un enfant raté ?

S’aimer soi-même, vaste programme, mais programme de vie. Dans la mesure où j’apprends à vivre avec moi-même – comme enfant du Père céleste – j’apprends à vivre avec mon prochain comme un frère de ce même Père. J’apprends, enfin, à aimer ce Père avec un amour d’enfant. A dire : « Abba », « Papa ».  Vous n’y parvenez pas ? Priez l’Esprit, sans vous décourager. Le résultat pourrait bien vous surprendre. S’aimer soi-même, vaste programme ! Mais programme de l’Esprit en nos cœurs.

 

Le déclin de l’église catholique belge?

Ce lundi 17 octobre 2011 l’émission RTL+ parlait de l’Eglise catholique belge, qui serait sur le déclin.

Selon le Crisp (centre de recherche et d’information socio-politique), l’église catholique belge est sur le déclin, pourquoi ? Les vocations sont-elles également en baisse ? Les églises du pays se vident-elles ou les fidèles sont-ils toujours présents ? Certaines régions de Belgique sont-elles plus touchées que d’autres par ce déclin? On célèbre de moins en moins d’événements importants à l’église, pourquoi? A regarder sur RTL +

Entre Marx et Maurras – 29e dimanche, Année A

«Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.» (Matthieu 22, 21)

Une fois de plus, les ennemis de Jésus essaient de le piéger : « faut-il payer l’impôt à l’occupant ? » S’il dit « oui », il est un collabo. S’il dit « non », il est un fauteur de trouble. Le Christ ne tombe pas dans le panneau. Il répond : « je ne suis pas venu pour faire de la politique et me mesurer à César. Je suis venu de Dieu pour parler de son règne. Rendez donc à César ce qui est à César, mais – surtout – rendez à Dieu ce qui lui revient : ne réduisez pas son Evangile à un programme politique ».

L’Evangile se situe entre deux extrêmes : il ne se désintéresse pas des questions sociopolitiques en se contentant d’enseigner la résignation aux pauvres – comme le pensaient Napoléon ou Marx. Non, l’Evangile n’est pas un « opium pour le peuple ». Au contraire, la Parole de Dieu réveille les cœurs et les consciences et elle invite le baptisé à s’engager pour un monde plus juste. Cependant, personne ne peut enfermer le Christ dans un programme politique, si généreux soit-il. C’était l’erreur du philosophe français Maurras – pourtant lui-même agnostique. Il prônait que seul un système avec la religion catholique comme religion d’état, était conforme à la volonté du Christ. Non, bien que devenu totalement homme, le Christ n’en vient pas moins de Dieu. Il dépasse donc toutes nos constructions humaines : « rendez à Dieu ce qui est à Dieu ». Des chrétiens peuvent parfois se retrouver adversaires politiques, car ils proposent – chacun de bonne foi – des solutions différentes pour gérer la cité. Cela ne les empêche pas de se retrouver le dimanche, comme frères, pour écouter ensemble la Parole et communier au Christ dans son Eucharistie.

Courrier hebdomadaire du CRISP : « les nouveaux croisés » ? (le Soir p.8)

Tant La Libre que le Soir de ce jour citent l’étude parue dans le Courrier hebdomadaire du CRISP, signée par Etienne Arcq, le rédacteur en chef et Caroline Sägesser, dont j’ai souvent salué le sérieux des analyses. N’ayant pas lu le courrier, mais seulement les extraits de presse, je m’exprime ici avec prudence.

La conclusion principale de l’étude semble exacte, mais n’est pas un scoop : nous évoluons d’une religiosité sociologique à une religion de conviction. Autrement dit, on ne se dit plus chrétien de par ses origines familiales, mais parce qu’on a fait une expérience spirituelle du Christ. Ou dit avec les mots de l’étude : « la baisse de la pratique religieuse et la pénurie des vocations sont le signe de la fin d’une forme de catholicisme sociologique marqué par un encadrement spatio­temporel étroit de la population par l’Eglise: le maillage territorial des paroisses et le suivi du fidèle de la naissance à la mort ».
Mon seul commentaire est que ceci nous en apprend plus sur la sécularisation que sur le christianisme, la cause principale de cette évolution se trouvant dans le changement de société et non dans l’évolution des Eglises.

L’enquête va plus loin en analysant la réaction en interne, mais semble – si les extraits de presse la citent avec à-propos – prendre un tour plus idéologique dans ses analyses. Elle parle de deux groupes dont l’un “cherche à redéfinir la place de l’Eglise dans la société en accompagnant la sécularisation et la modernité de manière positive bien que critique” alors que l’autre “refuse la modernité et espère une reconquête par l’Eglise de son influence passée sur la société”. Si le premier camp se compose surtout d’“anciens combattants” de Vatican II, le second se présente comme plus jeune mais présente également des marques d’essoufflement même s’il a davantage l’appui de Rome ». L’article du Soir (p.8) n’hésite pas à parler à leur sujet de « nouveaux croisés ».

Le terme de « nouveaux croisés » m’a fait bondir, parce qu’il ne correspond que fort peu au profil de ce que le journaliste américain et vaticanologue John Allen appelle le « catholicisme évangélique » – par analogie avec ce qui se passe dans le protestantisme. Tous les sociologues le soulignent : la sécularisation entraine des recherches identitaires plus prononcées. Celles-ci ne sont pas forcément malsaines – comme le démontrent les nombreuses manifestations folkloriques qui retrouvent des couleurs à l’heure de la mondialisation. Qui oserait stigmatiser les 15 août en Outremeuse ou les fêtes celtiques de Bretagne ?  Ricardo Gutierrez – auteur de l’article dans le Soir – avait d’ailleurs fort bien saisi cela ce 22 septembre dernier, en recadrant… son propre journal pour le traitement médiatique d’une thèse de doctorat sur les recherches identitaires des jeunes musulmans de Belgique. Cela avait d’ailleurs été relayé par ce blog – où Ricardo était intervenu. Je le cite dans le Soir  : « Leïla El Bachiri, l’auteur de la thèse doctorale qui constate la « réislamisation » d’une partie de la jeunesse bruxelloise, tient à dénoncer, dit-elle, la « manipulation frauduleuse » de ses propos, à la Une du Soir, lundi, qui évoquait la « radicalisation » des jeunes réislamisés. Leïla El Bachiri insiste : ni les articles publiés dans Le Soir, ni son entretien, « restitué fidèlement », ni sa thèse doctorale n’évoquent de tendance à la radicalisation, à l’intégrisme ou à l’extrémisme. « Il s’agit d’une déformation médiatique grave qui a été relayée par l’ensemble de la presse, faisant les choux gras de certains médias jouant la carte du sensationnel ». « Le terme de radicalisation, pure invention que l’on a attribuée à ma recherche, est dangereux, car il sous-entend un rejet de l’autre. Il stigmatise une partie de la jeunesse, citoyens belges d’ascendance musulmane, déjà précarisée socio-économiquement et qui aspire à un enseignement de qualité et à une insertion socioprofessionnelle. Ce terme cautionne le sentiment de peur, source d’une islamophobie grandissante ». La doctorante rappelle que la notion de réislamisation « vise essentiellement à un retour aux textes fondamentaux de l’islam », phénomène qu’elle a observé par l’étude de 60 discours religieux. Pas pour prouver un quelconque extrémisme, insiste-t-elle ».

A juste titre Ricardo refuse-t-il de traiter tous les jeunes réislamisés de « nouveaux jihadistes ». Pourquoi donc voir en ces jeunes cathos décomplexés de « nouveaux croisés » ? En prenant le temps et la peine, il y a quelques mois, de rencontrer les organisateurs de la « marche pour la vie », Ricardo avait d’ailleurs fort honnêtement reconnu qu’ils n’avaient pas le profil de nostalgiques de l’ancien régime. Au contraire, la génération JMJ est pleinement moderne, en ce qu’elle assume son identité claire – mais nullement agressive – au milieu d’un monde sécularisé. Cela ne veut pas dire que leur profil soit sans risque de repli frileux, mais c’est le propre de l’humanité de faire en sorte que toute manifestation porte en son sein de potentielles dérives. Ceci ne suffit pas pour la discréditer.

Dommage que cette nuance ne soit apparemment pas soulignée par le courrier hebdomadaire du CRISP ou dans l’article du Soir. La sociologie se doit d’analyser en toute neutralité un phénomène par comparaison avec d’autres qui lui ressemblent et non faire entrer celui-ci dans une grille de lecture – pour le moins « située ». Pour conclure, qu’il me soit permis de citer – en applaudissant – ce que Ricardo écrivait, il y a moins d’un mois, sur ce blog: « Comme si le fait de renouer avec la religion ne pouvait passer que par son expression la plus intolérante!  Les idées reçues, les stéréotypes, ont manifestement encore de beaux jours devant eux. Ceci m’incitera à encore plus de prudence, à l’heure d’évoquer ce sujet délicat. On ne maîtrise jamais l’interprétation des faits. Le journaliste doit en être conscient, au moment où il tient la plume ».