Spiritualité citoyenne: Dis-moi les médias qui te branchent et je te dirai qui tu es

Cette semaine, le journal tabloïd flamand « Story » fit ses choux gras des soi-disant SMS sulfureux que le premier-ministre aurait envoyé à une personne qui n’est pas son épouse. Luc Van der Kelen – éditorialiste du Laatste Nieuws et un des grands seigneurs de la presse flamande – écrit dans un billet en p.16 du quotidien « Le Soir » de ce jeudi 23 juin : « D’un côté la Flandre, de l’autre, Bruxelles et la Wallonie. Deux pays distincts, y compris sur le plan médiatique. L’élément personnel occupe une place beaucoup plus importante dans la presse flamande que dans les médias francophones. Au sud, un journalisme nettement plus « traditionnel », généralement attaché au modèle de la presse d’opinion d’autrefois, même si celui du groupe Sudpresse et de La Dernière Heure tire une certaine inspiration de l’exemple flamand. Quant à savoir laquelle est le plus suivie, c’est clair comme de l’eau de roche : la vie privée suscite éminemment plus d’intérêt que la chronique politique. Et elle se vend mieux, raison pour laquelle la presse affiche aussi une meilleure santé économique en Flandre. La loi des faits-divers règne elle-même depuis des lustres, les Romains la subissaient déjà – ils avaient leurs auteurs à scandale –, et l’actuelle impasse politique contribue à en accentuer la portée. Quand aucun fait significatif n’anime la scène politique, les petites querelles intestines entre les Michel et autres Maingain ne suffisant pas à troubler cette quiétude, la presse met en exergue d’autres aspects de la vie des principaux protagonistes. Et les hommes et femmes politiques de saisir cette chance, tirant parti d’une liberté d’expression qui n’existe dans nul autre pays ».

Comment réagir à cette tabloïdisation de nos médias – surtout en Flandre ? Je suis de ceux qui pensent qu’il est hypocrite de crier au scandale. En effet, les médias fonctionnent avant tout comme une loupe qui grossit ce que nous sommes. A cet égard, j’aime beaucoup l’anecdote que me conta un prélat français, ayant travaillé plusieurs années durant dans le monde de la communication. Tout jeune évêque, il se retrouva un jour entre de vénérables confrères qui se lamentaient de la platitude des médias. Il leur tint à peu près ce discours : « Mes chers Pères, imaginez-vous que vous rentrez chez vous un soir, après une tournée harassante de vos paroisses. Votre secrétaire a mis un exemplaire du « Monde » sur votre bureau en soulignant un article. Vous jetez un coup d’œil sur son titre : « Progrès dans l’œcuménisme avec les protestants ? » Le sujet est important, mais vous êtes bien fatigués. Vous allez donc vous coucher. La lecture attendra demain – si vous trouvez du temps. Maintenant, imaginez un instant que le titre de l’article soit plutôt : « Le Pape est-il secrètement amoureux de la Reine d’Angleterre ? », dans ce cas je puis vous assurer que, quel que soit votre état de fatigue, vous lirez tous cet article avant d’aller dormir. Vous voyez – concluait-il – les médias savent cela et publient en conséquence ».

L’évolution des médias vers une peopolisation est donc compréhensible. Mais comme je l’écris dans « Credo politique », pareil glissement n’est pas sans conséquence. La frontière entre une société de l’hyper-information et de l’hyper-désinformation est tenue. Au déficit des analyses répond l’inflation de l’émotivité ; celle qui met au monde une société surfant sur les petites phrases et anecdotes, sur arrière-fond de peopolisation qui fait vibrer par procuration. Les sociologues appellent cela l’ « émocratie ». Phénomène inévitable à l’heure des multimédias, mais qui ne doit pas pour autant devenir totalitaire. Dans la mesure des moyens humains et financiers, j’en appelle donc à un sursaut du journalisme d’analyse qui ne se contente pas de reprendre les dépêches d’agences et ose même parfois un raisonnement à contre-courant des grandes vagues d’indignations made in politiquement correct… Au risque de fâcher le faux-dieu des rédactions : saint audimat priez pour nous.

Certains me rétorqueront que ma position est celle d’un intellectuel naïf. Que le public aime les faits-divers concrets plus que les analyses pointues. Je réponds à cela qu’on a souvent tort de prendre l’homme de la rue pour un imbécile. Que, de plus, si on veut faire dans le fait-divers, il y a matière à tri. Ainsi, il y a l’histoire de ce chômeur américain qui fait un hold-up dans une banque pour… 1$. Histoire de se retrouver en prison, le seul endroit où il puisse se faire soigner par un médecin. Voilà bien un fait-divers qui est facile à comprendre, intéressant à entendre raconter et qui nous informe de l’état des plus démunis dans notre société. C’est tout de même moins idiot que cette histoire de SMS qui ne concerne personne, mis à part l’intéressé et sa famille.

Spiritualité citoyenne – suite et pas fin (II)

C’est une réelle aubaine d’être invité sur un plateau de JT pour parler de sa dernière publication. C’est ce qui m’est arrivé aujourd’hui pour « Credo politique », lors du JT de la RTBF de 13h. Cela tombait bien : le livre sort ce 22 juin en librairie et c’est la saint Thomas More, patron des politiciens.

L’interview fut cordial, mais je n’ai pas échappé à la petite pointe d’usage : un prêtre peut-il se « mêler » de politique ? N’est-ce pas violer la séparation entre l’Eglise et l’Etat ? J’ai répondu que mon livre ne donnait pas de recettes au formateur royal et encore moins des consignes de votes. Il se voulait une réflexion sur les principes fondateurs du fait politique – un fait qui nous concerne tous, en tant que citoyens.

Qu’il me soit permis de lancer à mon tour une sympathique pointe : Quand un prêtre parle de morale familiale (et sexuelle !) on lui dit qu’il se mêle de ce qu’il ne connaît pas, lui le vieux célibataire. Quand il traite de morale sociale et politique, on lui reproche de violer la séparation entre l’Eglise et l’Etat. Quand il annonce l’Evangile ou la tradition de l’Eglise, on lui rétorque que son message est déconnecté de la vie concrète. Bref, mis à part annoncer l’horaire des Messes, il aurait juste le droit de se taire. Curieux, tout de même : quand mes amis du Centre d’Action Laïque prennent position sur tous ces sujets, un reproche identique ne leur est jamais fait… :-)

De par l’incarnation, rien de ce qui fait partie de l’humain n’est étranger à l’Eglise. Sans se vouloir aucunement infaillible, mon livre « Credo politique » pose un regard situé – celui du prêtre que je suis – sur la dimension politique de l’existence en ce début de 3° millénaire. Le fait que les médias semblent s’y intéresser, est pour le moins le signe que l’entreprise ne laisse pas indifférent. Quant au contenu, pour en juger, je ne puis que suggérer ce que la voix intérieure murmurait à saint Augustin : « Tolle, legge » (« Prends et lis »).

Spiritualité citoyenne – suite et pas fin

L’étude européenne sur les valeurs, dont parle Christian Laporte dans la Libre de vendredi dernier (pp.8-9) a de quoi nous intéresser. Les chiffres indiquent que nos compatriotes sont surtout attachés aux valeurs domestiques/professionnelles. Bref, ces valeurs qui concernent la vie privée : famille (98%), amis (92%), travail (90%), temps libre (88%). Par contre, ils ont nettement moins d’intérêt pour la religion (40%) et pour la politique (30%). Et quand on s’interroge sur les catégories professionnelles en lesquelles les Belges ont confiance, cela donne : pompiers 97%, Médecins 92%, enseignants 86%, policiers 76% (+ 5% en un an), facteurs (71%). Sont au plus bas : les politiciens 13% (- 7% en un an), publicitaires 20%, ministres du cultes 28% (- 9% en un an), commerciaux 33% et grands patrons 37% (+5% en un an).  Ceci est conforté par l’attitude face aux institutions : la méfiance des Belges est grande vis-­à-­vis des partis politiques (79%), des banques (66%), de l’Eglise, (64%) et de la presse (60%).
La religion et la politique sont donc au plus bas dans les sondages. En lisant cela, je me dis que je dois être un prêtre maso pour publier un livre sur la politique : voilà donc que l’hôpital traite de la charité… :-)

Plus sérieusement, il est évident que le rejet de la politique s’explique pour une bonne part par la traditionnelle lassitude des citoyens face aux jeux particratiques, ainsi que par le blocage institutionnel du pays. Il ne faut pas non plus un grand sondage pour saisir que la sécularisation avancée de nos pays, ainsi que les anciennes affaires de pédophilie – récemment étalées dans les médias – ne sont pas sans conséquence sur la désaffection populaire envers le catholicisme. Tout ceci est une grosse pierre dans les jardins d’échevins et parlements, tout autant que de curés et conférences épiscopales. Il s’agit de se réveiller et de continuer à se poser les bonnes questions. Et pour les chrétiens, de le faire en priant pour que nous éclaire l’Esprit.

Cependant, ces chiffres sont également un miroir de l’opinion publique. La famille est plébiscitée à 98% dans une société… où domine le divorce. Les partis politiques n’ont pas la confiance de 79% d’une population… qui vote pour eux. Les publicitaires ne sont bien vus que de 20% d’une population… qui se laisse chaque jour davantage influencer par les codes publicitaires. La presse récolte 60% de méfiance… d’une audience qui déclare aimer « Arte », mais se régale de « Secret Story ». Les ministres du culte n’ont que 28% de sympathie, dans une société… où pullulent les charlatans et gourous en tous genres. Bref, l’opinion publique est bourrée de contradictions. Ce qui ne devrait pas nous surprendre, vu que l’opinion publique, c’est nous.

D’où mon plaidoyer pour une spiritualité citoyenne. Je vous invite à lire, une fois encore la chronique du jour de François De Smet. Il y tacle gentiment les mouvements de jeunes « indignés » qui fleurissent de par l’Europe. Personnellement, je prends le côté positif de ces vagues : des jeunes se ré-intéressent à la politique et crient qu’ils veulent un monde différent. Cependant, là où François De Smet voit juste, c’est que ce genre de grand « sitting » protestataire-festif ne change pas un monde. Il s’agit de se retrousser les manches et de s’engager. Donc, oui – vive la famille, le boulot et les temps libres. Mais tout cela est un peu court, jeune homme. Il est important d’éduquer les générations montantes à l’engagement citoyen. Au-delà de la vie privée, il y a une vie publique. L’homme complet est un homme au service de la Cité. Mais quelle Cité ? Celle dont le seul temple est la bourse et les stock-options ? Chacun sent bien confusément que la réponse est négative. Une démocratie digne de ce nom ne peut se maintenir que sur des valeurs. Des valeurs pas nécessairement religieuses – car la foi est une grâce, un don de l’Esprit – mais des valeurs néanmoins spirituelles. De quoi s’agit-il ? De cette intuition profonde qui permet aux croyants, agnostiques et athées de reconnaître que – dans sa vie privée comme dans sa vie publique – l’homme a besoin de pain pour vivre, mais qu’il « ne vit pas que de pain » (Matthieu 4,4).

« Pour une spiritualité citoyenne » – édito P.Charles Delhez (Dimanche)

Le P.Delhez signe dans l’hebdomadaire « Dimanche » un édito, où il parle avec beaucoup de justesse et de gentillesse, de « Credo politique ». Merci, Charles!

“Indignez-vous!” Ce petit ouvrage de Stéphane Hessel a connu un succès étonnant. Les mouvements spontanés de ce week-end àMadrid, à Paris et à Bruxelles en sont comme le fruit. Ils rappellent ceux de Mai ’68, mais en faisant entendre une tout autre mélodie. L’ancien résistant a publié un peu après – le sait-on? – un autre petit opuscule: “Engagez-vous!” Et voici maintenant, fraîchement sorti de presse, un “Credo politique” signé par Éric de Beukelaer. Encore une voix qui s’élève pour nous sortir de notre torpeur. L’ancien porte-parole des évêques de Belgique ose reprendre cette vieille conviction judéo-chrétienne que la vie est une “pâque” incessante, une suite de morts pour mieux renaître, sans quoi elle sombre dans le néant de la nostalgie du passé ou du bonheur réduit à sa plus simple consommation. Il est urgent d’entendre cette invitation pressante à passer du court terme de l’intérêt immédiat et de la jouissance facile – le fameux “carpe diem” – au long terme de l’avenir de notre humanité et de notre planète, les deux étant liés. Indignez-vous! Engagez-vous! Et pour cela, croyez, mais sans traduire ce verbe “croire” uniquement en termes religieux. Il s’agit en effet de ce que Jean-Claude Guillebaud appelait “la force de conviction” qui seule peut soulever lesmontagnes, et Dieu sait si, aujourd’hui, elles semblent hautes. Pour défendre la civilisation, en effet, nos règles démocratiques ne suffisent pas. Rappelons-nous qu’elles ont hissé Hitler au pouvoir. Il faut, en outre, un “état d’esprit”. Seule une “foi” en la dignité de l’homme permettra à une civilisation plurielle et multicolore – “métissée” – de s’édifier en dépassant la peur de la différence. Stéphane Hessel et Éric de Beukelaer s’en réfèrent d’ailleurs tous deux à la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Donnez-moi un point d’appui et je vous soulèverai le monde, disait Archimède! Ce point est dans l’intériorité de chacun, mot qui n’est pas synonyme de ce privé où l’on voudrait tant cantonner nos convictions. L’heure d’un nouveau contrat social est venue, où ce n’est plus l’individu anonyme et interchangeable de nos statistiques commerciales qui primera, mais la personne et son inaliénable dignité. On n’a que trop réduit le citoyen au consommateur! Indignons-nous et trouvons dans une nouvelle spiritualité citoyenne notre force d’indignation. Charles DELHEZ Vos réactions sur edito@catho.be

« Credo politique » – présenté dans le Vif/l’Express (pp.40-42)

Ce 22 juin sortira en librairie « Credo politique », mon dernier livre, édité chez Fidélité et Avant-Propos. Je remercie la rédaction de l’hebdo le Vif/l’Express (pour les lecteurs français de ce blog: il s’agit de la version belge de l’Express) et le journaliste Olivier Rogeau en particulier, d’avoir présenté cet écrit avec tant de pertinence… et de même avoir fait la pub du présent blog.

Quand un prêtre se mêle de politique, cela sent toujours un peu le soufre. Eh bien… j’assume. Même s’il s’agit d’un livre situé de par l’identité de son auteur, le propos de « Credo politique » s’adresse par-delà le public catholique et son sujet est pour tous d’actualité : Le rejet de tout ce que représenta le nazisme constitua, des années durant, le contrat social non-écrit des régimes politiques démocratiques. Alors que meurent les derniers témoins de la seconde guerre mondiale, se pose à nouveau la question de la pierre angulaire sur laquelle bâtir une société digne de l’homme. Comment, en effet, fonder la Cité sur des valeurs communes dans une société dont les citoyens ne partagent pas les mêmes convictions ? Le risque d’une « dictature du relativisme » dont parla Benoît XVI, n’est pas que théorique : si tout et son contraire se vaut, sur quoi fonder des droits humains inviolables ?

La question est d’actualité, car la mondialisation et les chocs démographiques, économiques et écologiques font ressurgir la peur archaïque de l’autre, ce moteur de tous les populismes. Depuis les attentats du 11-Septembre et la crise des subprimes, le cocktail entre mondialisation numérique et hypermédiatisation engendre la peur et le repli identitaire. En religion comme en politique, les fondamentalismes fleurissent. Le risque est que la peur de l’autre redevienne le moteur du contrat social. Tout l’héritage de la défaite des nazis pourrait être remis en question par des populismes qui surfent sur les humeurs les plus noires de l’électorat. D’où mon appel à une nouvelle ‘‘spiritualité citoyenne’’, qui vaut tant pour croyants, agnostiques que pour les athées. Tocqueville parlait, lui, de ‘‘religion civile’’, terme ambigu.

La figure du grand Churchill, fort présente dans les pages de « Credo politique », rappelle que la démocratie se bâtit sur des citoyens forts, pas sur un consensus mou ou des carapaces dures. Ne nous y trompons pas : je ne suggère pas de canoniser l’homme au cigare. Il avait ses défauts et des erreurs émaillent sa longue carrière politique. Mais si un soir de 28 mai 1940, Churchill n’avait arraché au War Cabinet la résolution de ne pas négocier avec l’Allemagne victorieuse, Hitler aurait gagné sa partie de bluff avec l’Europe. Voilà pourquoi, je dédie ce livre au grand homme par ces mots : « Alors la Bête parut. Lui n’en avait pas peur, car il l’appelait par son nom ». Les lecteurs d’Harry Potter comprendront l’allusion au fait que, pour combattre le mal, il ne faut pas avoir peur de le nommer.

Pour en savoir plus sur « Credo politique »

 

Les Communautés Nouvelles au sein de l’Eglise : Benoît XVI et les défis à venir

Si vous trouvez le temps, allez consulter le blog de Jean-Marie Guénois, rédacteur en chef adjoint chargé des religions au Figaro. Son récent ‘post’ (« L’Eglise catholique chasse ses gourous ») traite de la réunion interdicastérielle du lundi de pentecôte entre le pape Benoît XVI et les Préfets de congrégations romaines et Présidents de conseils pontificaux – sorte de « conseil des ministres » qui se réunit une à deux fois par an seulement et pour traiter de sujets importants. Guénois écrit : « Officiellement rien n’a été communiqué sur le thème de la rencontre. Officieusement – et selon notre fiable et excellent confrère Andrea Tornielli – trois sujets étaient à l’ordre du jour. Tous concernent la vie des nouvelles communautés, charismatiques ou non, qui ont fleuri dans l’Eglise catholique dans la seconde moitié du XX° siècle. Premier dossier : rappeler « la nécessité » de séparer hommes et femmes qui aspirent à vivre une vie communautaire de type religieuse. Bon nombre de communautés nouvelles, en France notamment, ont tenté et vivent cette expérience avec succès. Ainsi les fraternités monastiques de Jérusalem, mais d’autres expériences, dans la communauté des Béatitudes notamment n’ont pas été aussi concluantes sur ce point. Second dossier : insister sur le fait qu’un laïc, fondateur d’une communauté ou en charge de celle-ci, ne peut pas avoir de « juridiction », c’est-à-dire de pouvoir et d’autorité, sur un prêtre ou un religieux. Ainsi de la communauté de l’Emmanuel, où le responsable élu, est un laïc et où les choses se passent bien dans la mesure où il n’a pas un pouvoir hiérarchique sur les prêtres incardinés. Mais d’autres cas ont montré la limite de ce système quand les rôles ne sont pas bien définis. Troisième dossier : l’autorité du fondateur ne doit jamais se substituer à celle de l’Eglise catholique et de son magistère. Le cas le plus flagrant est celui du fondateur des Légionnaires du Christ, le P. Maciel qui était allé jusqu’à introduire dans le règlement interne l’interdiction de critiquer le supérieur… Et l’obligation de dénoncer celui qui le ferait ! Sans parler de prières spéciales quotidiennes pour lui et l’exigence de réserver l’usage du mot « père » au seul fondateur. Ces rappels de bon sens s’inscrivent dans la ligne du pontificat de Benoît XVI qui n’est pas « sentimentaliste ». Il tente de restaurer l’institution avec un droit interne, le droit canonique, objectif et rationnel, qui est censé éviter les abus de pouvoir, tellement aisés dans le domaine spirituel quand le « gourou » manipule les consciences ».

L’information de Tornielli, un des journalistes vaticanistes les mieux informés, est sans doute correcte. L’analyse que Jean-Marie Guénois en fait, est pertinente. Elle souligne un des traits particuliers du présent pontificat. Jean-Paul II accueillait généreusement les communautés nouvelles dans l’Eglise, car il y voyait un des fruits de la nouvelle évangélisation. Benoît XVI est soucieux d’encadrer le phénomène selon les sages critères de la tradition ecclésiale. De plus, quel que soit le succès d’un mouvement, il ne tolère aucun débordement grave. C’est ce qu’il démontra, entre autre, en sanctionnant le très puissant et influent fondateur des Légionnaires du Christ – devenu une sorte de gourou.

Benoît XVI a raison : même pour évangéliser, la fin ne justifie pas les moyens. Il n’y a pas de place pour des gourous dans l’Eglise. Cependant, ceci ne doit pas non plus ouvrir la porte à une trop grande rigueur à l’encontre de ces jeunes pousses de l’Esprit. Il est le propre de toute réalité nouvelle de faire des maladies de jeunesse. L’histoire de l’Eglise enseigne qu’il faut en général trois générations pour qu’une réalité nouvelle s’inscrive durablement dans le paysage chrétien. La première génération vit souvent sous l’ombre tutélaire du fondateur. Elle voit et ressent les choses à travers son regard et considère sa fondation comme hautement indispensable au salut du monde. La deuxième génération est celle des successeurs. La plupart du temps, il s’agit d’un temps de remise en question et de luttes intestines : comment rester fidèle à l’intuition initiale et qui a une légitimité suffisante pour reprendre le flambeau ? Si la communauté survit à cette période de turbulence, alors seulement s’inscrira-t-elle dans la durée. La troisième génération sera davantage consciente que la communauté ne représente qu’un parmi les nombreux visages d’Eglise. Elle s’efforcera plus naturellement de vivre son charisme ( = don particulier de l’Esprit) en communion avec toute la famille catholique.

Qu’il me soit ici permis de faire ici une réflexion en tant que canoniste ( = juriste d’Eglise). A chaque époque, l’Eglise voit l’émergence de réalités nouvelles. Le fonctionnement interne de celles-ci est souvent calqué sur les réalités politiques du moment. Ainsi, en pleine féodalité apparurent les monastères bénédictins, qui fonctionnent un peu comme un castel chrétien. Puis vinrent au XIe-XIIe siècles, les villes avec leurs édiles élus. C’est sur ce mode que s’organisèrent les franciscains et dominicains, créés au même moment. Le XVIe siècle fut celui de l’absolutisme politique, que reprit entre autre saint Ignace pour fonder les Jésuites comme un corps religieux strictement hiérarchisé. Au XIXe siècle, l’ébauche des instituts séculiers permis des œuvres chrétiennes au sein d’un Etat sécularisé. Le militantisme du XXe siècle reçut un écho dans l’Eglise avec l’Action Catholique. Depuis la fin du XXe siècle, le monde s’organise sous le mode de l’affinité. Le succès de « facebook » et des autres réseaux sociaux s’explique par le fait qu’ils ont réussi à traduire cette réalité dans le langage d’internet. Les Communautés nouvelles sont nées de cet état d’esprit. Qu’est-ce qui unit des prêtres, des consacré(e)s, des couples mariés,… au sein de la famille des Focolari, de San Egidio, du Néo-Catéchuménat, de l’Emmanuel, des Béatitudes, etc. ? Une commune affinité avec un charisme fondateur. Le Pape a bien raison de rappeler qu’il faut organiser les choses avec discernement et ne pas traiter les couples avec enfants comme on traite des moines, ou encore laisser diriger ce qui est propre aux prêtres par des laïcs, voire mélanger sans prudence hommes et femmes. Cependant, distinguer ne doit pas signifier séparer. En rassemblant tous les états de vie autour d’une même affinité spirituelle, les communautés nouvelles se calquent sur la réalité sociale du moment. C’est ainsi que, de tout temps, souffle l’Esprit. Avec le temps, sans doute faudra-t-il donc réfléchir à créer une construction canonique nouvelle dans l’Eglise, qui soit adaptée à ces réalités hybrides, car elles peinent à entrer dans les catégories ecclésiales actuelles : ni simplement associations de fidèles, ni uniquement sociétés de prêtres, ni exclusivement institut de vie consacrée. En attendant pareil éventuel développement, le Pape exerce avec sagesse sa mission de berger du troupeau. Demandons à l’Esprit de l’accompagner sur ce chemin.

 

 

Vers un christianisme de convertis

La dépêche est tombée hier depuis la Flandre: « La moitié de la population belge se déclare encore catholique, contre 72 pc en 1981, ressort-il de l’enquête européenne sur les valeurs, écrit mardi l’hebdomadaire chrétien d’opinion Tertio. D’après l’étude, les pratiquants hebdomadaires âgés de plus de 18 ans représentent 10 pc de la population. Vingt pc se rendent une fois par mois ou lors des fêtes religieuses à l’église. Septante pc ne se déplacent jamais ou très exceptionnellement. Le nombre de personnes qui n’appartiennent pas à une tendance religieuse passe de 24 à 42 pc. Près d’un quart des Belges ne grandit plus dans un milieu catholique. Environ la moitié de la population athée, qui est aussi importante en Wallonie qu’en Flandre, l’est depuis au moins deux générations. Ce groupe grandit et représente près d’un quart de la population. La croyance en Dieu a chuté au cours des trois dernières décennies de 80 à 60 pc. Cette tendance est liée à un déplacement dans l’image de Dieu. Actuellement, « Dieu » renvoie pour plus d’un tiers des Belges à une force vitale ou à un esprit. Encore un Belge sur trois croit en une vie après la mort et au ciel. La confiance dans l’Eglise a baissé d’un tiers ces deux dernières décennies pour s’établir à un Belge sur trois ». Dont acte.

Personnellement, ces chiffres ne me surprennent pas, même si le récent déballage sur les affaires de pédophilie en Belgique a sans doute poussé nombre de catholiques du seuil à claquer la porte – et ceci surtout en Flandre où le séisme fut plus important. Cependant, s’il y a bien une chose dont j’étais convaincu en devenant prêtre il y a bientôt 20 ans, c’est que notre société évolue d’une religiosité sociologique vers une spiritualité de conviction. Pour le catholicisme en Belgique, cela signifie concrètement que son importance numérique va continuer à diminuer sans pour autant s’effondrer. Pour un bon nombre de Belges, la religion de leur enfance restera le référent spirituel par défaut. Ils ne la renieront que si d’autres voies spirituelles les poussent à larguer les amarres ou encore, suite à une expérience traumatisante comme la démission de l’ancien évêque de Bruges pour faits de pédophilie.

Cependant, un nouveau type de croyants apparaît dans le peuple chrétien. Jadis, ceux-ci étaient l’exception. Ils pourraient bien devenir d’ici quelques décennies le gros des troupes vives du catholicisme. Leur nombre ne cesse d’augmenter, car ils sont les fruits d’une société où la croyance se nourrit d’expériences. Il s’agit des convertis – pour la plupart « reconvertis ». Souvent nés dans un milieu catholique, ils se sont détachés de leur baptême « comme tout le monde ». Puis, un jour, il y eut l’expérience du Christ. Le Ressuscité s’est révélé à eux comme Sauveur. C’est l’expérience de l’« Amazing Grace » chanté par ce bel hymne écossais. C’est l’expérience de ces re-born christians que l’on rencontre en Amérique, sans qu’ils soient pour autant – cliché oblige – tous membres du tea party. La conversion n’en fait pas automatiquement des petits saints ou des pratiquants réguliers… Mais elle leur donne d’être des témoins décomplexés de la Bonne Nouvelle. Tout le contraire de certains baptisés par tradition, mal à l’aise dans leur identité confesionnelle. Ce type de braves personnes qui – quand elles se disent catholiques – ajoutent invariablement un « mais » derrière – comme pour s’en excuser.

Exemple de (re-)convertis : Michel Delpech. Samedi dernier bien tard, il était l’invité de Laurent Ruquier dans l’émission « On n’est pas couché ». Le chanteur y présentait son livre « La jeunesse passe trop lentement ». C’est dans cette arène peu suspecte de bigoterie, que l’ancienne star expliqua – qu’après avoir tout essayé et même pire – elle se rendit en pèlerinage à Jérusalem. En entrant dans le tombeau du Saint-Sépulcre, l’homme fut saisi d’une puissante émotion et pleura comme un gosse. Le voile s’était déchiré. Sur le plateau de Ruquier si prompt à la moquerie, le témoignage de Delpech fut accueilli avec respect et même une pointe d’émotion. En effet, son récit de vie sonnait juste et n’avait rien du ton affecté et mièvre de certaines grenouilles de bénitier.

Même expérience dans l’Orthodoxie, avec ces récits de moines du Mont Athos présentés en pages 16 et 17 du quotidien le Soir de ce mercredi. Ainsi, le père Isichios, Grec de 62 ans : « J’étais économiste de formation. J’ai été marié. Je possédais une grande société, une holding financière. Puis, j’ai tout arrêté à 52 ans. J’ai abandonné ma société, ma Maserati, ma fortune et je suis venu ici, au monastère de Grigoriou (…)» Ou encore le père Makarios, Français de 60 ans « Mon parcours est intellectuel. Mai 68 m’avait interpellé. Cette remise en cause était passionnante, elle m’a permis de réfléchir sur le sens de la vie. Mais les solutions des jeunes de l’époque ne m’agréaient pas. J’ai recherché dans les religions le sens de ma vie. Et c’est l’orthodoxie qui m’a offert cette plénitude que n’offraient pas les autres. Parce que c’est une vérité chrétienne préservée à travers les siècles. (…) » Enfin, le père Prodromos, Finlandais de 46 ans : « Je ne veux plus être dans le monde. Je travaillais dans l’informatique, chez Nokia, en Finlande, il y a 16 ans. Et ça n’allait pas. Je suis venu ici au monastère de Karakalou. Et je suis resté.»

Dernier exemple de christianisme décomplexé et bien de notre époque. Le projet « Les Prêtres », inspiré du trio irlandais de prêtres chanteurs (« The Priests » : ici chantant « Amazing Grace »). Boostés par TF1, jouant à fond le système des majors avec « Universal» , « Les Prêtres » sont devenus un incontestable succès commercial. Je ne dis pas que c’est cela qui va sauver le christianisme, ni que la formule doit être imitée « urbi et orbi ». Cependant, cette image d’ecclésiastiques qui s’affichent et chantent sans complexe un répertoire religieux, fait du bien. Je ne suis pas convaincu que pareille aventure aurait été possible en Belgique. Notre pays l’aurait – je pense – accueillie par des railleries et plaisanteries douteuses.  De ce point de vue-là, la France nous devance. Sécularisée depuis plus longtemps que notre petit royaume, la patrie de la laïcité vit un rapport à son Eglise historique qui n’est plus en mal de meurtre symbolique du père. Pareil phénomène n’a d’ailleurs rien à voir avec l’actuel président. Il se rencontrait déjà vers la fin du mandat de Mitterrand. Ultime commentaire concernant « Les Prêtres »: le fait que le séminariste, membre du trio, ait annoncé qu’il renonçait à sa formation presbytérale pour fonder un foyer, n’est en rien un échec. Ce fait démontre qu’une démarche religieuse authentique se vit toujours en liberté. Amazing Grace…

Belgique – un an de crise politique : « C’est quand qu’on va où? » (Renaud – air connu)

Voilà un an que la crise politique perdure au Royaume de Belgique. A ce sujet, je conseille de lire le blog de François De Smet, philosophe et chroniqueur à la RTBF. Dans un de ses derniers ‘posts’ – intitulé « Au nord, c’était les colons » – il explique une des raisons qui fait que les francophones de la périphérie flamande ne sont pas naturellement désireux de s’adapter à la culture de la communauté qui les accueille : leur projet n’est pas tant de s’installer en Flandre, que de se loger non loin de Bruxelles, la capitale francophone où ils travaillent. D’où le raidissement d’une Flandre marquée par un complexe d’infériorité culturelle, ce qui explique ses crispations identitaires face à la « tâche d’huile », cette zone d’influence francophone qui grappille le territoire néerlandophone. La mentalité d’assiégés de l’opinion flamande est plus émotionnelle que rationnelle.
Cependant, il est tout aussi irrationnel pour nombre de francophones de Belgique de vouloir vivre dans un pays sans maîtriser la langue de 60% de ses habitants et – quoi qu’il arrive avec l’avenir de ce pays – du principal partenaire commercial de la Wallonie et de Bruxelles. Au complexe d’infériorité culturelle du flamand économiquement fort correspond un complexe de supériorité linguistique du francophone financièrement faible. Quand on vous disait que ce pays a inventé le surréalisme…

Je sais bien que les mentalités francophones changent – tard, mais elles changent – et que les écoles d’immersion en néerlandais se multiplient au sud du pays. Cependant, ce processus de découverte qu’il existe une autre Belgique – une Belgique non-francophone – est loin d’être parachevé. Le professeur UCL Philippe Van Parijs écrit en p.15 du Soir et p. 24 du Standaard de ce mardi : « En Wallonie, les élèves n’apprennent le néerlandais qu’en secondaire, la moitié d’entre eux après l’anglais et certains pas du tout. Seuls 14 % des Wallons disent pouvoir le parler de manière plus qu’élémentaire, comparé à 51 % des Flamands pour le français ».
Oui, le complexe de supériorité culturelle des francophones diminue, mais il ne disparaît pas pour autant. Un exemple ? Sur radio « Eén » (VRT), environ une chanson sur 7 est une chanson française. Sur la « Première » (RTBF), la seule émission qui « ose » passer des chants en néerlandais s’appelle « le Monde est un village ». Il s’agit d’un programme de musique du monde. Tout un symbole. Pourtant, les Willem Vermandere, Eva De Roovere et autres Raymond van het Groenewoud ont du talent – un réel talent. Mais qui les connaît au sud du pays ? Dommage. Il y a quelques jours, la « une » (RTBF-TV) faisait pourtant la publicité du chanteur Daan, mais c’était parce que celui-ci raillait le leader nationaliste flamand, Bart De Wever. N’y a-t-il pas d’autres motifs de s’intéresser à la culture flamande ? Autre exemple ? Il y a quelques jours, je commandais un livre dans une grande librairie du Brabant wallon. Le livre existe en néerlandais chez un éditeur du nord du pays et en anglais chez un éditeur canadien. Comme je lis les deux langues, je dis à la libraire que tout dépendra du prix, pensant que l’exemplaire flamand en sortirait avantagé. Sa réponse me sidéra : « Je puis vous commander le livre chez l’éditeur canadien, mais il ne nous est pas possible de commander celui en néerlandais. Aucun accord n’existe avec l’éditeur flamand ». Je le répète : quand on vous disait que ce pays a inventé le surréalisme…

Voilà un an que la crise politique perdure au Royaume de Belgique. Dans tout autre pays, ceci aurait fait monter la tension entre les deux blocs. Pas en Belgique. Tous les partis politiques continuent à bien s’entendre et octroient généreusement au gouvernement démissionnaire de larges pouvoirs pour gouverner. Mais pour ce qui est de se comprendre… Le soir des élections, Louis Tobback (socialiste flamand) – un sage de la politique belge – avait prédit un accord rapide. Il disait que les deux grands gagnants des élections – les socialistes francophones et les nationalistes flamands – ne pouvaient que s’entendre, malgré leurs différences de programme. Vu leurs avantages électoraux respectifs, ils avaient une marge de manœuvre suffisante pour faire les nécessaires compromis. Je l’ai cru, car c’était de bon sens. Mais il se trompait. Et moi avec lui. Ce n’est pas que nos politiciens manquent de bon sens. Non, ils ne se comprennent plus. Voilà pourquoi, il n’y a pas de conflit. Pour se disputer, il faut au moins s’accorder sur son désaccord. Mais ici, ce n’est pas un conflit entre « A » et « B », mais une opposition entre une poire et une girafe. Et pourtant, la grande majorité de la population des deux côtés de la frontière linguistique, souhaite le maintien de la cohabitation belge. Une fois encore : quand on vous disait que ce pays a inventé le surréalisme…

Des pistes de solutions ? Quelques balises : Les francophones doivent accepter la logique de la frontière linguistique et d’une plus grande autonomie financière des régions. Les flamands doivent reconnaître sans ambiguïté la réalité de Bruxelles comme région à part entière – car telle est la volonté des habitants de la capitale – et permettre à cette région de recevoir des moyens financiers adaptés à son rôle de moteur économique du pays. Pour le reste, toutes les options restent ouvertes. La première est celle d’une Belgique « relookée ». J’aime mon pays, qui symbolise en miniature la réalité multiculturelle européenne. Je dis donc : « chiche ! » La deuxième option est – en cas de blocage permanent – celle d’un divorce à l’amiable, même contre la volonté de la majorité de la population. Avec d’une part une Flandre indépendante et de l’autre, soit une « mini-Belgique » francophone résiduelle (Wallonie-Bruxelles), soit une Wallonie française et une région de Bruxelles « European District ». La fin de la Belgique n’a pas ma préférence, mais peut-être cela va-t-il dans le sens de l’histoire. Je l’ai déjà écrit : la Belgique n’est pas un dogme et – comme toute réalité de ce monde – elle est mortelle. Il existe également une troisième piste, évoquée cette semaine dans l’hebdo le Vif/l’Express en pages 32 à 36. Elle envisage une sortie de crise « par le haut », en renouant avec l’idée des « Pays-Bas bourguignons ». C’est la piste d’une Belgique formant avec les deux autres états du Benelux (Pays-bas et Luxembourg) une entité fédérale, représentée en alternance par ses trois familles royales (comme en Malaisie ou aux Emirats Arabes Unis). C’est le chemin le plus audacieux. Les francophones de Belgique se retrouveraient minorisés dans pareil ensemble, mais – bien négocié – ceci se transformerait, selon moi, en réel avantage économique. C’est ce que j’exprimais déjà dans mon post du 9 mai Le maître-atout des Latins du Nord. De plus, ces « nouveaux Pays-Bas » pourraient former avec l’Allemagne et la France l’embryon d’une Union européenne passant à la vitesse supérieure… une « Europe 2.0 », en quelque sorte.

Voilà pour les pistes. Qu’en sera-t-il réellement ? Rendez-vous dans un an pour faire le bilan. En attendant, je rappelle ce proverbe dans la langue de Vondel… que tous mes lecteurs parlent, n’est-ce pas ? « Waar een wil is, is een weg ».

 

Pentecôte – le goût de Dieu

« Sans le Saint-Esprit, personne n’est capable de dire : Jésus est le Seigneur ». (1ère lettre de saint Paul aux Corinthiens 12, 3b. ) Chacun peut parler de DSK, Bart De Wever, Lady Gaga… Mais une chose est de parler de quelqu’un parce qu’il s’agit d’un personnage public, une autre est d’en parler parce qu’on partage quelque chose avec cette personne. Nous sommes des êtres de relation. Dans la mesure où nous entrons en contact avec quelqu’un – dans la mesure où nous pouvons dire « je connais cette personne » – nous en parlons avec une connaissance intérieure. Il en va de même pour le Christ, comme Verbe du Père. Chacun peut gloser à l’infini sur Jésus de Nazareth et passer des années à étudier la théologie ou à la réfuter, mais sans l’Esprit il s’agit d’un discours extérieur et abstrait. Seul l’Esprit donne d’entrer en relation avec Celui qui a dit : « qui me voit, voit le Père » (Jean 14, 9). Un jour, une amie expliquait aux petits enfants en éveil à la foi : « Vous aimez le chocolat, n’est-ce pas ? Pourtant, il n’y en a pas ici. Mais vous pouvez néanmoins me dire que vous aimez le chocolat, parce que vous connaissez le goût du chocolat. Eh bien, l’Esprit est Celui qui nous donne le goût de Dieu ».

Scoutisme et identité catholique – ‘Ask the boy’

Dans un courrier adressé à la rédaction du Vif/l’Express et publié en p.104 de l’édition du 3 juin, le Président fédéral des « Scouts » a réagi à un article du 22 avril qui laissait entendre que cette fédération aurait laissé tomber son identité catholique « en catimini ». Le Président des « Scouts » récuse cela en écrivant : « Cette réflexion sur la place de la dimension spirituelle et sur le nom de notre fédération a débuté en 2004. Et depuis, par les différentes étapes du processus de réflexion que le mouvement a vécues, ces deux questions ont été abordées régulièrement avec les personnes directement concernées : les animateurs avant tout, mais les responsables d’unités et les aumôniers également. L’aboutissement de ce chantier fut une première décision prise par les jeunes, animateurs du mouvement, pour une nouvelle position en matière de développement spirituel. Cette assemblée d’animateurs d’octobre 2006 mandatait logiquement notre assemblée générale pour mettre l’étiquette de notre mouvement en cohérence avec cette décision et la pratique de nos 420 unités. C’est donc dans cette logique claire et transparente que l’assemblée générale a pris la décision de modifier en septembre 2008 le sous-titre de notre fédération ».

C’est un dossier que je connais un peu. J’ai eu à le suivre, étant à l’époque porte-parole des évêques. Ma position – ainsi que celle des évêques – était de ne pas mettre de l’huile sur le feu et de laisser la Fédération « les Scouts » gérer ce dossier comme elle l’entendait. J’ajoute que je suis un ancien du scoutisme et que mon parcours a débuté dans une unité indépendante anversoise, pour passer par les scouts d’Europe et puis également servir comme responsable d’une troupe d’éclaireurs (pédagogie 12-15 ans) chez « les Scouts » (à l’époque, la « FSC »). Comme prêtre, j’ai depuis accompagné plusieurs unités appartenant à la fédération « les Scouts ». Je donne également des coups de main dans d’autres mouvements de jeunes, tel Jeunesse et Santé. J’ai horreur des guéguerres de tranchées entre fédérations ou mouvements, car je suis d’avis que partout où se trouvent des jeunes à animer, il y a du bon boulot à faire. De plus, je trouve qu’il est contreproductif d’obliger une institution à encore se nommer « catholique », si telle n’est plus son désir ou la réalité vécue en son sein. Tout ceci pour bien préciser que je n’ai aucun état d’âme avec le fond de la décision que « Les Scouts » ont prise en 2008.

Là où je tique, c’est quand je lis sous la plume de son Président que « Les Scouts » auraient pris pareille décision dans une « logique claire et transparente ». Tel n’est pas mon ressenti. D’après mes informations, la question de l’identité du mouvement fut posée lors d’une assemblée « Sensaction » du 26 novembre 2005. 77 animateurs y participaient, ainsi que 48 cadres du mouvement. Il y fut posée la question du maintien de la référence catholique dans le nom de la fédération. A cette interrogation, 40 animateurs répondirent « oui » pour 26 « non » et 11 abstentions. Par contre, 25 cadres du mouvement dirent « non » contre 12 « oui » et 11 abstentions. Le désir de supprimer la référence catholique émanait donc – à l’époque, en tout cas – principalement des cadres du mouvement et non pas des animateurs. En chiffres absolus le maintien l’emportait d’ailleurs d’une voix (52 « oui » pour 51 « non »). Cependant, l’arithmétique n’est pas importante dans cette histoire. Ce que je regrette, c’est que ceci n’ait pas encouragé les responsables du mouvement à entamer auprès de toutes les unités sur le terrain, une grande consultation sur la question de l’identité catholique. Baden-Powell, fondateur du mouvement, disait souvent aux chefs scouts qui se trouvaient face à des choix délicats : « Ask the boy »« Demandez aux jeunes ». Franchement – et je le dis sans aucun esprit polémique – je n’ai pas le sentiment que cela ait été fait par la fédération « Les Scouts ». Je pense donc qu’une belle occasion fut ainsi manquée d’appliquer concrètement la pédagogie du scoutisme.

Je suis également mal à l’aise avec l’argumentaire qui fut envoyé aux animateurs d’unité en juillet 2008 pour justifier la décision de supprimer la référence catholique. Je puis, à la rigueur, souscrire au premier argument : « Dès lors, l’impact de la présence de l’adjectif dans notre sous-titre peut être lu autrement que comme un héritage historique et être interprété comme un choix identitaire fort. Ce n’est pas la réalité de notre mouvement ». Par contre, je reste perplexe face au second argument : « Les responsables de dossiers qui nous mettent en rapport avec le monde extérieur (partenaires, monde politique, publics différents) pointent le risque de frein d’avancement de ces dossiers ». Si je comprends bien, le fait de se dénommer « catholique » constituerait un frein pour l’obtention de subsides. Cela fait réfléchir au pluralisme convictionnel, tel qu’il est parfois pratiqué par d’aucuns. De plus, cela signifie que la décision de supprimer la référence catholique, aurait aussi été une question de sous. Je sais bien que l’argent est le nerf de la guerre, mais… il n’est pas un des moteurs de l’idéal scout.

Il y a quelques jours – comme je l’ai déjà écrit sur ce blog – je concélébrais les funérailles d’un ancien animateur. Il avait été scout dans une unité se trouvant dans un quartier populaire de Liège – unité nullement ultra-catho ou chic-bourgeois. Pourtant, quand a résonné le traditionnel « cantique des patrouilles », les scouts en uniforme ont entouré le cercueil et ils se sont agenouillés en chantant : « Vois au bois silencieux, tes scouts qui s’agenouillent. Bénis-les, ô Jésus dans les cieux ». Ces jeunes – comme tant d’autres aujourd’hui – ne sont pas fort pratiquants et leur rapport à l’Eglise catholique est plutôt distant. Pourtant, je m’interroge : qu’auraient-ils dit, si on leur avait posé la question du maintien ou non de l’identité catholique ? « Ask the boy », les gars… « Ask the boy ».