Vatican et économie : cocktail explosif

Ceux qui pensent qu’il n’y a que la sexualité qui soit un sujet d’enseignement à haut risque dans l’Eglise catholique, doivent revoir leur copie. Le document du Conseil Pontifical Justice et Paix de ce 24 octobre en est la preuve. A peine l’encre du document – appelant de ses vœux une réforme mondiale du marché avec une gouvernance économique mondiale et une taxe sur les transactions financières – avait-elle séché  qu’une série d’intellectuels américains proches des Républicains, grinçaient des dents. En France – souvent plus romantiques – plusieurs voix ont rappelé que vouloir un gouvernement mondial, était précisément le projet de… l’antéchrist. Mais c’est surtout autour du Vatican que la bataille fait rage. Le Vaticaniste de renom Sandro Magister publia une tribune critique le jour même dans l’Espresso, sous le titre aigre-doux de « Occuper Wall Street ». Le Vatican sur les barricades. Aujourd’hui, il en remet une couche par une chronique intitulée Trop de confusion. Bertone verrouille la curie.

Le Conseil Pontifical en contradiction avec le Pape ?
Que le document du Conseil Pontifical Justice et Paix ait été publié sans une concertation suffisante avec les autres dicastères romains et que le Cardinal Secrétaire d’Etat s’en émeuve, est une chose possible – mais nullement inédite. La coordination interne entre les dicastères romains est un très vieux problème. Que cet écrit abordant en relativement peu de pages un problème aussi complexe que la crise économique mondiale, ne soit pas infaillible dans toutes ses propositions, est tout aussi possible et inévitable, dès que le Magistère ecclésial se fait plus concret. Par contre, je ne puis suivre Sandro Magister lorsqu’il écrit : « Ce qui a le plus irrité beaucoup de lecteurs compétents du document du conseil pontifical Justice et Paix, c’est qu’il est en contradiction flagrante avec l’encyclique « Caritas in veritate » de Benoît XVI. Dans son encyclique, le pape Joseph Ratzinger ne fait pas du tout appel à une « autorité publique à compétence universelle » pour la politique et l’économie, c’est-à-dire à cette espèce de grand Léviathan, inventé on ne sait ni comment ni par qui, dont le document du 24 octobre parle si favorablement. Dans « Caritas in veritate » le pape parle plus justement de “governance » (c’est-à-dire de réglementation, en latin « moderamen ») de la mondialisation, à travers des institutions subsidiaires et polyarchiques. Cela n’a rien à voir avec un gouvernement monocratique du monde ». Pour avoir un peu travaillé la question, qu’il me soit permis d’ici réagir.

Que dit l’encyclique « Caritas in Veritate » ?
L’encyclique signale, de fait, que l’Eglise ne prône pas l’installation d’un gigantesque Léviathan mondial, mais bien une articulation harmonieuse des niveaux de pouvoir : « Pour ne pas engendrer un dangereux pouvoir universel de type monocratique, la « gouvernance » de la mondialisation doit être de nature subsidiaire, articulée à de multiples niveaux et sur divers plans qui collaborent entre eux.» (Caritas in Veritate, N°57). Plus loin encore, elle précise cependant sa pensée : « Face au développement irrésistible de l’interdépendance mondiale, et alors que nous sommes en présence d’une récession également mondiale, l’urgence de la réforme de l’Organisation des Nations Unies comme celle de l’architecture économique et financière internationale en vue de donner une réalité concrète au concept de famille des Nations, trouve un large écho. On ressent également fortement l’urgence de trouver des formes innovantes pour concrétiser le principe de la responsabilité de protéger et pour accorder aux nations les plus pauvres une voix opérante dans les décisions communes.(…) Pour le gouvernement de l’économie mondiale, pour assainir les économies frappées par la crise, pour prévenir son aggravation et de plus grands déséquilibres, pour procéder à un souhaitable désarmement intégral, pour arriver à la sécurité alimentaire et à la paix, pour assurer la protection de l’environnement et pour réguler les flux migratoires, il est urgent que soit mise en place une véritable Autorité politique mondiale telle qu’elle a déjà été esquissée par mon Prédécesseur, le bienheureux Jean XXIII. (…) Une telle Autorité devra évidemment posséder la faculté de faire respecter ses décisions par les différentes parties, ainsi que les mesures coordonnées adoptées par les divers forums internationaux ». (Caritas in Veritate, N°67)
 
Que dit le document du Conseil Pontifical?
J’invite chacun à relire ce qu’écrit le Conseil pontifical Justice et Paix dans son document « Pour une réforme du système financier et monétaire International dans la perspective d’une autorité publique à compétence universelle » et plus particulièrement son n°4 : « Une attention spécifique devrait être réservée à la réforme du système monétaire international, et plus particulièrement à l’engagement de créer une forme de contrôle monétaire mondial quel qu’il soit, par ailleurs déjà implicite dans les Statuts du Fonds Monétaire International. Il est clair que cela équivaut, dans une certaine mesure, à mettre en discussion le système des changes existants afin de trouver les modes efficaces de coordination et de supervision. C’est un processus qui doit aussi impliquer les pays émergents et en voie de développement, dans la définition des étapes d’une adaptation graduelle des instruments existants. On voit, sur le fond, se dessiner en perspective l’exigence d’un organisme assurant les fonctions d’une sorte de « Banque centrale mondiale » règlementant le flux et le système des échanges monétaires, à la manière des Banques centrales nationales. (…) Il revient aux générations actuelles de reconnaître et d’accepter en toute conscience cette nouvelle dynamique mondiale vers la réalisation d’un bien commun universel. Certes, cette transformation s’effectuera au prix d’un transfert, graduel et équilibré, d’une partie des attributions nationales à une Autorité mondiale et aux Autorités régionales, ce qui s’avère nécessaire à un moment où le dynamisme de la société humaine et de l’économie, ainsi que le progrès de la technologie, transcendent les frontières qui se trouvent en fait déjà érodées dans l’univers mondialisé ».

Conclusion
Je le répète, loin de moi l’idée de prétendre que le document du Conseil Pontifical Justice et Paix est une parole ultime et indépassable sur la crise économique. Cependant, prétendre qu’il est contraire à l’encyclique de Benoît XVI ne me semble pas intellectuellement honnête. Comme quoi, face au magistère romain, les arguments de ceux qui sont libéraux en matière économique ressemblent souvent aux arguments de ceux qui sont libéraux en matière familiale – même si ces deux groupes sont souvent opposés au sein de l’Eglise: On décrédibilise le discours en disant qu’il est issu d’un tout petit groupe peu représentatif, pas compétent et déconnecté de la réalité. Bref, rien de très neuf sous le soleil. Quoique… Si un document du Vatican sur l’économie dérange tellement, c’est qu’il mérite au moins d’être lu et médité, car il pose de bonnes questions. Ami lecteur, c’est ce que je t’invite à faire, afin de te faire en la matière… ta propre religion.

2 réflexions sur « Vatican et économie : cocktail explosif »

  1. Merci pour ce commentaire bien documenté. Il nous reste à donner un écho optimal au document du Conseil Pontifical Justice et Paix.

    N’ai-je pas entendu par ailleurs que ce n’était pas seulement quelques intellectuels des USA, de tendance républicaine, qui avaient poussé des sphères vaticanes à  » grincer des dents  » avec eux suite au document du Conseil Pontifical, mais certaines banques elles-mêmes avec lesquelles le Vatican avait des liens. Ce pourrait-il qu’il y ait là-dessous un certain chantage qui s’articulerait avec les difficultés financières lourdes que connaîtraient certaines conférences épiscopales pour les raisons que l’on sait ?

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