Les Communautés Nouvelles au sein de l’Eglise : Benoît XVI et les défis à venir

Si vous trouvez le temps, allez consulter le blog de Jean-Marie Guénois, rédacteur en chef adjoint chargé des religions au Figaro. Son récent ‘post’ (« L’Eglise catholique chasse ses gourous ») traite de la réunion interdicastérielle du lundi de pentecôte entre le pape Benoît XVI et les Préfets de congrégations romaines et Présidents de conseils pontificaux – sorte de « conseil des ministres » qui se réunit une à deux fois par an seulement et pour traiter de sujets importants. Guénois écrit : « Officiellement rien n’a été communiqué sur le thème de la rencontre. Officieusement – et selon notre fiable et excellent confrère Andrea Tornielli – trois sujets étaient à l’ordre du jour. Tous concernent la vie des nouvelles communautés, charismatiques ou non, qui ont fleuri dans l’Eglise catholique dans la seconde moitié du XX° siècle. Premier dossier : rappeler « la nécessité » de séparer hommes et femmes qui aspirent à vivre une vie communautaire de type religieuse. Bon nombre de communautés nouvelles, en France notamment, ont tenté et vivent cette expérience avec succès. Ainsi les fraternités monastiques de Jérusalem, mais d’autres expériences, dans la communauté des Béatitudes notamment n’ont pas été aussi concluantes sur ce point. Second dossier : insister sur le fait qu’un laïc, fondateur d’une communauté ou en charge de celle-ci, ne peut pas avoir de « juridiction », c’est-à-dire de pouvoir et d’autorité, sur un prêtre ou un religieux. Ainsi de la communauté de l’Emmanuel, où le responsable élu, est un laïc et où les choses se passent bien dans la mesure où il n’a pas un pouvoir hiérarchique sur les prêtres incardinés. Mais d’autres cas ont montré la limite de ce système quand les rôles ne sont pas bien définis. Troisième dossier : l’autorité du fondateur ne doit jamais se substituer à celle de l’Eglise catholique et de son magistère. Le cas le plus flagrant est celui du fondateur des Légionnaires du Christ, le P. Maciel qui était allé jusqu’à introduire dans le règlement interne l’interdiction de critiquer le supérieur… Et l’obligation de dénoncer celui qui le ferait ! Sans parler de prières spéciales quotidiennes pour lui et l’exigence de réserver l’usage du mot « père » au seul fondateur. Ces rappels de bon sens s’inscrivent dans la ligne du pontificat de Benoît XVI qui n’est pas « sentimentaliste ». Il tente de restaurer l’institution avec un droit interne, le droit canonique, objectif et rationnel, qui est censé éviter les abus de pouvoir, tellement aisés dans le domaine spirituel quand le « gourou » manipule les consciences ».

L’information de Tornielli, un des journalistes vaticanistes les mieux informés, est sans doute correcte. L’analyse que Jean-Marie Guénois en fait, est pertinente. Elle souligne un des traits particuliers du présent pontificat. Jean-Paul II accueillait généreusement les communautés nouvelles dans l’Eglise, car il y voyait un des fruits de la nouvelle évangélisation. Benoît XVI est soucieux d’encadrer le phénomène selon les sages critères de la tradition ecclésiale. De plus, quel que soit le succès d’un mouvement, il ne tolère aucun débordement grave. C’est ce qu’il démontra, entre autre, en sanctionnant le très puissant et influent fondateur des Légionnaires du Christ – devenu une sorte de gourou.

Benoît XVI a raison : même pour évangéliser, la fin ne justifie pas les moyens. Il n’y a pas de place pour des gourous dans l’Eglise. Cependant, ceci ne doit pas non plus ouvrir la porte à une trop grande rigueur à l’encontre de ces jeunes pousses de l’Esprit. Il est le propre de toute réalité nouvelle de faire des maladies de jeunesse. L’histoire de l’Eglise enseigne qu’il faut en général trois générations pour qu’une réalité nouvelle s’inscrive durablement dans le paysage chrétien. La première génération vit souvent sous l’ombre tutélaire du fondateur. Elle voit et ressent les choses à travers son regard et considère sa fondation comme hautement indispensable au salut du monde. La deuxième génération est celle des successeurs. La plupart du temps, il s’agit d’un temps de remise en question et de luttes intestines : comment rester fidèle à l’intuition initiale et qui a une légitimité suffisante pour reprendre le flambeau ? Si la communauté survit à cette période de turbulence, alors seulement s’inscrira-t-elle dans la durée. La troisième génération sera davantage consciente que la communauté ne représente qu’un parmi les nombreux visages d’Eglise. Elle s’efforcera plus naturellement de vivre son charisme ( = don particulier de l’Esprit) en communion avec toute la famille catholique.

Qu’il me soit ici permis de faire ici une réflexion en tant que canoniste ( = juriste d’Eglise). A chaque époque, l’Eglise voit l’émergence de réalités nouvelles. Le fonctionnement interne de celles-ci est souvent calqué sur les réalités politiques du moment. Ainsi, en pleine féodalité apparurent les monastères bénédictins, qui fonctionnent un peu comme un castel chrétien. Puis vinrent au XIe-XIIe siècles, les villes avec leurs édiles élus. C’est sur ce mode que s’organisèrent les franciscains et dominicains, créés au même moment. Le XVIe siècle fut celui de l’absolutisme politique, que reprit entre autre saint Ignace pour fonder les Jésuites comme un corps religieux strictement hiérarchisé. Au XIXe siècle, l’ébauche des instituts séculiers permis des œuvres chrétiennes au sein d’un Etat sécularisé. Le militantisme du XXe siècle reçut un écho dans l’Eglise avec l’Action Catholique. Depuis la fin du XXe siècle, le monde s’organise sous le mode de l’affinité. Le succès de « facebook » et des autres réseaux sociaux s’explique par le fait qu’ils ont réussi à traduire cette réalité dans le langage d’internet. Les Communautés nouvelles sont nées de cet état d’esprit. Qu’est-ce qui unit des prêtres, des consacré(e)s, des couples mariés,… au sein de la famille des Focolari, de San Egidio, du Néo-Catéchuménat, de l’Emmanuel, des Béatitudes, etc. ? Une commune affinité avec un charisme fondateur. Le Pape a bien raison de rappeler qu’il faut organiser les choses avec discernement et ne pas traiter les couples avec enfants comme on traite des moines, ou encore laisser diriger ce qui est propre aux prêtres par des laïcs, voire mélanger sans prudence hommes et femmes. Cependant, distinguer ne doit pas signifier séparer. En rassemblant tous les états de vie autour d’une même affinité spirituelle, les communautés nouvelles se calquent sur la réalité sociale du moment. C’est ainsi que, de tout temps, souffle l’Esprit. Avec le temps, sans doute faudra-t-il donc réfléchir à créer une construction canonique nouvelle dans l’Eglise, qui soit adaptée à ces réalités hybrides, car elles peinent à entrer dans les catégories ecclésiales actuelles : ni simplement associations de fidèles, ni uniquement sociétés de prêtres, ni exclusivement institut de vie consacrée. En attendant pareil éventuel développement, le Pape exerce avec sagesse sa mission de berger du troupeau. Demandons à l’Esprit de l’accompagner sur ce chemin.

 

 

5 réflexions sur « Les Communautés Nouvelles au sein de l’Eglise : Benoît XVI et les défis à venir »

  1. Les communautes nouvelles sont une chance pour l’Eglise. Pourquoi il se trouve encore des dioceses en Belgique pour les refuser?

  2. Le sujet père est très intéressant. Pour ma part sur le dernier point je parlerai tout simplement d’un nouveau paradigme social. Car je pense que le fait de « calquer » ne soit pas conscient, mais relève d’une sorte de structure sociale ambiante objective (pour reprendre au social une conception moral de Mark Hunyadi).
    Connaissant de près ces mouvements, je suis fier de voir que l’Eglise regarde ces mouvements et votre article est pour le moins éclairant. Cependant, je ne puis vous suivre quand vous dites: « ceci ne doit pas non plus ouvrir la porte à une trop grande rigueur à l’encontre de ces jeunes pousses de l’Esprit. » Je pense qu’il faut la distinguer deux choses. Car le mot « rigueur » que vous employez me semble peu clair. En effet, il faut d’un coté penser la rigueur comme un cadre permettant l’épanouissement. C’est-à-dire que la rigueur n’est pas là pour elle-même, mais qu’elle serait là en vue d’un bien autre. En sorte, la rigueur serait comprise dans une approche conséquentialiste. Cette rigueur là est urgente, car elle est la seule capable d’apporter à ces communautés l’expérience de l’Eglise. Mieux encore, de rappeler l’universel ecclésial dans le particularisme des structures qui se veulent bien trop souvent auto-suffisante sur bien des points. De plus, elle serait naturellement la marque d’une Eglise autorité et structure, donc légitime.
    De l’autre, le terme rigueur est synonyme de force et de répression. Il est tel que l’on peut l’entendre aujourd’hui dans le cadre de crise économique (tout du moins c’est le sens que l’on veut nous faire saisir). Cette rigueur là qui est plus déontologique. Une rigueur pour la rigueur comme idéal sans regard des conséquences est celle que nous devons tous rejeter au nom du principe de la liberté du sujet à se déterminer, à choisir ces fins.
    En somme, sur ce point je serai pour une rigueur au premier sens du terme. A cela s’ajoute à mon sens une urgence. Car trop souvent en Eglise on veut laisser le temps. Mais n’oublions jamais qu’il s’agit de vie et bien que nous puissions croire en une vie éternelle celle-ci a de la valeur. Il ne faut jamais par conséquent laisser une communauté plus de cinq ans sans lui permettre de se reposer la question de ces fondements et de ces agir. Dès lors, (si je puis me permettre un peu de droit canon) il faudrait que les visites canoniques soient organisées sincèrement et régulièrement par les évêques des lieux d’implantation pour chaque maison précise. Afin d’éviter toutes manipulations du siège central de la communauté et pour que les évêques locaux puissent savoir la réalité des communautés implantées. Je crois que c’est par la santé et le fonctionnement de ces petites structures que nous pouvons jauger la grande. Donc recourrons de façon plus systématique à la visite canonique qui doit se faire sur un cahier des charges précis et clair afin d’éviter tout sentiment d’intrusion.

    Le dernier point sur lequel je voudrais revenir c’est sur la dénomination « gourou ». En fait, je ne pense pas qu’il y ait en fait Eglise une majorité de gourou. Je pense qu’il y a des personnes en responsabilité qui confondent les sphères intérieur/extérieur et communautaire/ privé. A cela s’ajoute à mon avis un paternalisme fort. Où souvent sous couvert de « Jésus-Christ » et de « vérité évangélique » on impose aux gens une visée sans respecter leur liberté. Ce paternalisme est le plus grand contre témoignage que l’Eglise puisse porter. Si Dieu a fait l’homme libre il est contradictoire de contraindre sa liberté au nom de ce même Dieu. De là, je pense qu’il faudrait s’affairer à traquer les attitudes paternaliste en les déclarant non conforme à l’évangile. Je parle ici d’un paternalisme fort et non du paternalisme faible (qui est celui d’un père biologique à sa fille en bas âge). Car il me semble que ce paternalisme fort est la source de toutes manipulations ecclésiales.

    Payet-Chevalier, Philosophe

  3. M. l’Abbé,

    Je vous remercie pour votre article ! C’est une excellente analyse.
    Pensez-vous que les légionnaires du Christ ont changé ?

    1. Les légionnaires du Christ ont parmi leurs membres de très braves personnes. Ils se trouvent en plein dans les turbulences de la 2e génération (voir mon ‘post’). L’avenir dira s’ils survivront à l’épreuve, en se purifiant de leurs éléments incompatibles avec la liberté chrétienne.

  4. Merci pour cette information !
    Je souhaite également que les responsables, tant de chaque mouvement que de tout ou partie de l’église catholique, soient sensibles à la voix et au désir de l’Esprit-Saint.
    C’est à l’Esprit-Saint de coordonner la manoeuvre de l’ensemble et de créer l’harmonie. L’homme en est incapable, car il n’a pas la même vision, tout simplement, et parce qu’il ne « sonde pas jusqu’aux profondeurs de Dieu », ce qui est l’attribut de l’Esprit-Saint.

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