Belgique – un an de crise politique : « C’est quand qu’on va où? » (Renaud – air connu)

Voilà un an que la crise politique perdure au Royaume de Belgique. A ce sujet, je conseille de lire le blog de François De Smet, philosophe et chroniqueur à la RTBF. Dans un de ses derniers ‘posts’ – intitulé « Au nord, c’était les colons » – il explique une des raisons qui fait que les francophones de la périphérie flamande ne sont pas naturellement désireux de s’adapter à la culture de la communauté qui les accueille : leur projet n’est pas tant de s’installer en Flandre, que de se loger non loin de Bruxelles, la capitale francophone où ils travaillent. D’où le raidissement d’une Flandre marquée par un complexe d’infériorité culturelle, ce qui explique ses crispations identitaires face à la « tâche d’huile », cette zone d’influence francophone qui grappille le territoire néerlandophone. La mentalité d’assiégés de l’opinion flamande est plus émotionnelle que rationnelle.
Cependant, il est tout aussi irrationnel pour nombre de francophones de Belgique de vouloir vivre dans un pays sans maîtriser la langue de 60% de ses habitants et – quoi qu’il arrive avec l’avenir de ce pays – du principal partenaire commercial de la Wallonie et de Bruxelles. Au complexe d’infériorité culturelle du flamand économiquement fort correspond un complexe de supériorité linguistique du francophone financièrement faible. Quand on vous disait que ce pays a inventé le surréalisme…

Je sais bien que les mentalités francophones changent – tard, mais elles changent – et que les écoles d’immersion en néerlandais se multiplient au sud du pays. Cependant, ce processus de découverte qu’il existe une autre Belgique – une Belgique non-francophone – est loin d’être parachevé. Le professeur UCL Philippe Van Parijs écrit en p.15 du Soir et p. 24 du Standaard de ce mardi : « En Wallonie, les élèves n’apprennent le néerlandais qu’en secondaire, la moitié d’entre eux après l’anglais et certains pas du tout. Seuls 14 % des Wallons disent pouvoir le parler de manière plus qu’élémentaire, comparé à 51 % des Flamands pour le français ».
Oui, le complexe de supériorité culturelle des francophones diminue, mais il ne disparaît pas pour autant. Un exemple ? Sur radio « Eén » (VRT), environ une chanson sur 7 est une chanson française. Sur la « Première » (RTBF), la seule émission qui « ose » passer des chants en néerlandais s’appelle « le Monde est un village ». Il s’agit d’un programme de musique du monde. Tout un symbole. Pourtant, les Willem Vermandere, Eva De Roovere et autres Raymond van het Groenewoud ont du talent – un réel talent. Mais qui les connaît au sud du pays ? Dommage. Il y a quelques jours, la « une » (RTBF-TV) faisait pourtant la publicité du chanteur Daan, mais c’était parce que celui-ci raillait le leader nationaliste flamand, Bart De Wever. N’y a-t-il pas d’autres motifs de s’intéresser à la culture flamande ? Autre exemple ? Il y a quelques jours, je commandais un livre dans une grande librairie du Brabant wallon. Le livre existe en néerlandais chez un éditeur du nord du pays et en anglais chez un éditeur canadien. Comme je lis les deux langues, je dis à la libraire que tout dépendra du prix, pensant que l’exemplaire flamand en sortirait avantagé. Sa réponse me sidéra : « Je puis vous commander le livre chez l’éditeur canadien, mais il ne nous est pas possible de commander celui en néerlandais. Aucun accord n’existe avec l’éditeur flamand ». Je le répète : quand on vous disait que ce pays a inventé le surréalisme…

Voilà un an que la crise politique perdure au Royaume de Belgique. Dans tout autre pays, ceci aurait fait monter la tension entre les deux blocs. Pas en Belgique. Tous les partis politiques continuent à bien s’entendre et octroient généreusement au gouvernement démissionnaire de larges pouvoirs pour gouverner. Mais pour ce qui est de se comprendre… Le soir des élections, Louis Tobback (socialiste flamand) – un sage de la politique belge – avait prédit un accord rapide. Il disait que les deux grands gagnants des élections – les socialistes francophones et les nationalistes flamands – ne pouvaient que s’entendre, malgré leurs différences de programme. Vu leurs avantages électoraux respectifs, ils avaient une marge de manœuvre suffisante pour faire les nécessaires compromis. Je l’ai cru, car c’était de bon sens. Mais il se trompait. Et moi avec lui. Ce n’est pas que nos politiciens manquent de bon sens. Non, ils ne se comprennent plus. Voilà pourquoi, il n’y a pas de conflit. Pour se disputer, il faut au moins s’accorder sur son désaccord. Mais ici, ce n’est pas un conflit entre « A » et « B », mais une opposition entre une poire et une girafe. Et pourtant, la grande majorité de la population des deux côtés de la frontière linguistique, souhaite le maintien de la cohabitation belge. Une fois encore : quand on vous disait que ce pays a inventé le surréalisme…

Des pistes de solutions ? Quelques balises : Les francophones doivent accepter la logique de la frontière linguistique et d’une plus grande autonomie financière des régions. Les flamands doivent reconnaître sans ambiguïté la réalité de Bruxelles comme région à part entière – car telle est la volonté des habitants de la capitale – et permettre à cette région de recevoir des moyens financiers adaptés à son rôle de moteur économique du pays. Pour le reste, toutes les options restent ouvertes. La première est celle d’une Belgique « relookée ». J’aime mon pays, qui symbolise en miniature la réalité multiculturelle européenne. Je dis donc : « chiche ! » La deuxième option est – en cas de blocage permanent – celle d’un divorce à l’amiable, même contre la volonté de la majorité de la population. Avec d’une part une Flandre indépendante et de l’autre, soit une « mini-Belgique » francophone résiduelle (Wallonie-Bruxelles), soit une Wallonie française et une région de Bruxelles « European District ». La fin de la Belgique n’a pas ma préférence, mais peut-être cela va-t-il dans le sens de l’histoire. Je l’ai déjà écrit : la Belgique n’est pas un dogme et – comme toute réalité de ce monde – elle est mortelle. Il existe également une troisième piste, évoquée cette semaine dans l’hebdo le Vif/l’Express en pages 32 à 36. Elle envisage une sortie de crise « par le haut », en renouant avec l’idée des « Pays-Bas bourguignons ». C’est la piste d’une Belgique formant avec les deux autres états du Benelux (Pays-bas et Luxembourg) une entité fédérale, représentée en alternance par ses trois familles royales (comme en Malaisie ou aux Emirats Arabes Unis). C’est le chemin le plus audacieux. Les francophones de Belgique se retrouveraient minorisés dans pareil ensemble, mais – bien négocié – ceci se transformerait, selon moi, en réel avantage économique. C’est ce que j’exprimais déjà dans mon post du 9 mai Le maître-atout des Latins du Nord. De plus, ces « nouveaux Pays-Bas » pourraient former avec l’Allemagne et la France l’embryon d’une Union européenne passant à la vitesse supérieure… une « Europe 2.0 », en quelque sorte.

Voilà pour les pistes. Qu’en sera-t-il réellement ? Rendez-vous dans un an pour faire le bilan. En attendant, je rappelle ce proverbe dans la langue de Vondel… que tous mes lecteurs parlent, n’est-ce pas ? « Waar een wil is, is een weg ».

 

Une réflexion sur « Belgique – un an de crise politique : « C’est quand qu’on va où? » (Renaud – air connu) »

  1. Citation d’un ami, Jacky In Den Bosch, patron de sociétés : « Celui qui veut faire quelque chose trouve le moyen. Celui qui ne veut rien faire trouve la raison »

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