Green Queen, Zwarte Piet et Grand Rabbin

La politique est l’art humain de gérer le vivre-ensemble. En politique, un symbole vaut mille paroles. Hier, l’image était forte. Le souverain britannique atterrit sur un aéroport qui porte le nom d’un diplomate anglais fusillé en 1916 pour intelligence avec les rebelles d’Irlande. La Reine porte du vert, couleur de la République qui l’accueille. Elle dépose une gerbe au Garden of Remembrance, le jardin du souvenir – lieu qui fait mémoire de ceux qui sont tombés pour arracher aux Britanniques leur indépendance. C’est une autre femme qui se tient à ses côtés, la présidente irlandaise Mc Aleese. Parce qu’elles portent la vie, les femmes me semblent plus aptes à faire naître les symboles. Surtout les symboles de réconciliation. Pourtant, ce furent deux hommes – deux guerriers – qui ouvrirent un chemin : en 1921 Michael Collins, le fameux leader Sinn Fein se rend à Londres et rencontre le Secrétaire colonial en charge de l’Irlande, un certain Winston Churchill. Les deux coqs se toisent, car chacun représente tout ce que l’autre déteste. L’Empire contre la République. Les négociations de paix patinent. Jusqu’un soir où Collins – ayant déjà bien bu – s’emporte et lance à Churchill : « Vous – fumier – aviez mis ma tête à prix ! » Ce à quoi l’autre – tout aussi sobre – répond en lui montrant une affiche datant de la guerre des Boers : « De quoi vous plaigniez-vous ? Les Afrikaners avaient mis la mienne à prix bien moindre ! » Ce sera le déclic. Ils passeront la nuit à boire et à chanter. La paix des guerriers ouvrira un chemin – long, sinueux et douloureux – que deux femmes ont fleuri hier à Dublin.
L’histoire sanglante d’Irlande nous rappelle la chance de vivre dans un pays pacifique comme notre doux royaume d’Absurdistan. Mais sans confiance, pas d’accord. Le nouveau formateur à peine désigné, les commentaires vont bon train : « A qui veut-on refiler le Zwarte Piet ? A la NVA en forçant un accord sans elle ? Au PS en le poussant à accepter un gouvernement proche de la VOKA ? Finalement, n’est-pas celui qui acceptera de devenir premier ministre qui aura hérité du Zwarte Piet ? » Une chose est sûre : tant que l’on joue à Zwarte Piet, il n’y aura pas d’accord. Collins et Churchill y sont arrivés. Pourtant, infiniment plus les séparait que De Wever et Di Rupo. Alors…
Hier à Dublin, une reine verte a fleuri un jardin du souvenir. Réconciliation ne signifie pas oubli. Réconciliation signifie : « mémoire pacifiée ». A propos de l’amnistie, j’écrivais lundi en flamand sur ce blog qu’il serait indigne de transformer ce sujet grave en querelle communautaire. Que le débat ne devait pas se mener entre flamands et francophones, mais entre générations qui succèdent aux victimes et aux bourreaux de la dernière guerre. Si une voix mérite de résonner dans ce débat, c’est bien celle du Grand Rabbin Guigui, sage parmi les sages – au côté duquel j’ai eu l’honneur de mener par le passé différents débats citoyens. Dans La Libre de ce jour (pp.52-53), il écrit : « Comment peut¬on recommander d’oublier, de faire table rase du passé et de repartir sur de nouvelles bases? Pourquoi sont¬ils si nombreux aujourd’hui les doux pédagogues d’amnésie? Je crois que si nous leur cédions et dispersions les cendres en enterrant la mémoire de nos morts, c’est nos enfants que nous exposerions. Je suis convaincu que si devait sonner pour nous l’heure de ne plus honorer nos cimetières, c’est que les camps ne seraient pas loin. (…) Notre combat n’est pas un combat égoïste qui vise à sauvegarder exclusivement nos communautés. C’est le combat de tous les démocrates mené pour que le monstre nazi ne relève point la tête, afin que les valeurs pour lesquelles nous luttons soient préservées. Notre soif de dignité est aussi celle de tout être humain qui veut marcher la tête haute ». Evidemment, la voix de familles de collaborateurs se sentant stigmatisées par les mesures d’après-guerre, doit également se faire entendre dans pareil débat. Mais pas au prix de l’oubli ou du déni. La question est hautement symbolique et – je le rappelle – en politique, un symbole vaut mille paroles.

2 réflexions sur « Green Queen, Zwarte Piet et Grand Rabbin »

  1. Les Anglais ont le cynisme chic de « regretter » et « commémorer » leurs fautes un siècle après les avoir commises : repentances tardives pour les Boers attaqués, les Aborigènes massacrés, etc. L’arbre planté de force a porté des fruits : l’Afrique du Sud et l’Australie sont dans le giron linguistique et économique de la perfide Albion…

    1. Il en va de même avec la plupart des nations puissantes, comme le furent la France ou même la Belgique. Quoi qu’il en soit 82% des Irlandais apprécient la démarche. Par ailleurs… j’ignorois que la détestation des Anglois fasse partie des Divins mandements ;-)

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