Affaire Vangheluwe : entre vérité et voyeurisme, notre cœur balance

D’après un quotidien flamand, l’ancien évêque de Bruges aurait été hébergé quelques temps à la Nonciature de Belgique. (J’utilise le conditionnel, car je n’ai aucune confirmation de la chose) Ci-dessous le commentaire de Jurek Kuczkiewicz, paru ce samedi sur le site du Soir. Comme souvent, je trouve son analyse intelligente et nuancée. Je peux donc comprendre quand il écrit : « Entre laisser l’évêque pédophile dans la rue – le contraire de la charité – et l’héberger dans un palais diplomatique, peut-être aussi pour le garder « sous contrôle », il est difficile de penser qu’il n’y avait pas une solution plus défendable. Il en reste, une fois de plus, l’impression que l’Eglise n’est jamais regardante quant aux trésors d’ingéniosité déployés pour protéger ses clercs ».
Je pose cependant un autre regard sur l’événement. Il y a quelques jours, je donnais une interview à un journaliste judiciaire de la presse flamande. L’homme m’interrogeait – à l’approche du 1er anniversaire de sa démission – sur les circonstances précises qui ont entouré la chute de l’ancien évêque de Bruges. A la fin, mon intervieweur me demande : « A propos, savez-vous où se trouve Roger Vangheluwe ? » Je lui réponds que je n’en ai aucune idée et que je ne vois pas bien l’intérêt de la question. En effet, tout ce que l’ancien prélat avait à dire à la justice ou à l’Eglise, il l’a fait et chacun sait bien que la presse n’apprendrait rien de plus de sa bouche. Ce journaliste me lance alors avec un petit sourire : « Vous avez raison, mais dans la presse au nord du pays, c’est devenu un sport d’essayer de débusquer l’endroit où il se cache ». Et de fait, depuis son départ de l’abbaye de Westvleteren, une certaine presse a cherché en vain à retrouver la trace de l’ancien prélat. A intervalles régulières, des articles paraissaient où – tel le furet du joli bois – on écrivait qu’il était passé par ici et puis par là. Ici, je m’interroge : Cette traque journalistique fait-elle partie du devoir d’information ou assouvit-elle nos bas instincts de voyeurisme ? Il y a bientôt un an, j’ai été un des acteurs de la démission de l’ancien évêque de Bruges. Comme responsable de presse, je me trouvais au service des évêques de Belgique et du professeur Adriaenssens. Tous étaient unanimes dans leur volonté de communiquer au plus vite l’entière vérité sur cette affaire. Et je crois pouvoir dire que la conférence de presse du 23 avril 2010 – annonçant la démission de l’ancien évêque – n’a pas déçu la presse de ce point de vue-là. Cependant, il ne nous semblait pas nécessaire pour ce faire, d’exhiber le prélat déchu comme un gibier de foire. La justice civile et la discipline de l’Eglise devaient faire leur travail et cela suffisait. Je puis donc comprendre que la Vatican ait veillé à ce que l’ancien évêque de Bruges reçoive un lieu de retraite discret durant les enquêtes judiciaires. Que désormais, Rome juge bon de l’exiler. Ce samedi soir au JT de RTL, Madame Lalieux, Présidente de la Commission parlementaire « abus sexuels », déclarait craindre que cette mesure ne le soustraie à d’éventuelles futures poursuites judiciaires. Je pense qu’elle se trompe. Si convocation il y a, je suis persuadé que Roger Vangheluwe se présentera – comme il l’a fait jusqu’ici. Rien ne doit entraver le travail de la justice dans une démocratie populaire. Cependant, populaire ne veut pas dire populiste. Et là, je pense qu’une certaine traque médiatique de Roger Vangheluwe, flirte avec la justice de rue.

Le commentaire de JUREK KUCZKIEWICZ:

Vangheluwe abrité à l’ambassade du Saint-Siège
L’ex-évêque de Bruges Roger Vangheluwe, écarté pour des faits de pédophilie, a trouvé asile à l’ambassade du Saint-Siège à Woluwe-Saint-Pierre.
Suite à une dénonciation publique et à ses propres aveux, l’ex-évêque de Bruges faisait l’objet d’une enquête du parquet de Bruges sur des abus sexuels qu’il a commis autrefois sur un membre de sa famille alors mineur d’âge. Selon des informations récentes, mais encore non officielles, le procureur de Bruges devrait prochainement établir la prescription couvrant ces faits.
Commentaire Pourquoi est-ce dans les locaux confortables d’un quartier luxueux de Bruxelles, de surcroît protégés par l’immunité diplomatique, que l’Eglise aurait -si l’information est vraie- choisi de faire loger l’évêque pédophile ? La nonciature, approchée par Het Laatste Nieuws, a refusé tout commentaire à ce sujet. On peut postuler que l’hébergement de l’ex-évêque avait constitué un sérieux casse-tête pour l’Eglise : tout établissement ecclésiastique, abbaye, évêché ou autre, aurait fini par être découvert, amenant à l’établissement en question le même opprobre qu’aux moines de Westvleteren. Un logement privé temporaire aurait, quant à lui, obligé Roger Vangheluwe à sortir quotidiennement au risque d’être repéré et reconnu. Sauf à disposer d’une aide ou de services domestiques compliqués voire onéreux à mettre en place. D’un autre côté, l’hébergement du pédophile dans une ambassade confortable et protégée par l’immunité ne manquera pas d’alimenter la controverse et la critique à l’encontre de l’Eglise, et du Vatican, accusés de tolérance coupable à l’égard des pédophiles qui ont sévi pendant tant d’années dans leurs rangs. Entre laisser l’évêque pédophile dans la rue – le contraire de la charité – et l’héberger dans un palais diplomatique, peut-être aussi pour le garder « sous contrôle », il est difficile de penser qu’il n’y avait pas une solution plus défendable. Il en reste, une fois de plus, l’impression que l’Eglise n’est jamais regardante quant aux trésors d’ingéniosité déployés pour protéger ses clercs. Depuis l’éclatement du scandale, Roger Vangheluwe s’était d’abord réfugié à l’abbaye de Westvleteren. Mais, reconnu par des paroissiens alors qu’il y participait à des offices, il avait dû quitter l’abbaye pour un autre endroit moins exposé. Selon nos collègues du Het Laatste Nieuws, il s’agit donc de la nonciature du Saint-Siège à Bruxelles, autrement dit l’ambassade de l’Etat du Vatican dans notre pays. Il est probable que, dès que la décision quant à la prescription des faits sera officialisée par la Justice belge, l’ancien évêque sera envoyé par le Vatican à l’étranger dans un endroit monastique reculé où il mènera une vie de pénitence. Formellement, la justice vaticane doit encore, comme l’avait annoncé il y a quelques mois son porte-parole Federico Lombardi, prononcer un jugement canonique à l’endroit de Roger Vangheluwe.

3 réflexions sur « Affaire Vangheluwe : entre vérité et voyeurisme, notre cœur balance »

  1. Oui, le mettre à l’écart pendant que la justice officie. Mais soyons concrets : est-ce que je peux imaginer un Eveque abuseur d’enfants? Tout est là. Pourquoi est-il évèque, pourquoi est-il détraqué, pourquoi est-il les deux? Comment un homme d’église, qui à confié sa vie dans la foi peut-il dériver jusqu’à toucher des enfants? Comment, dans sa tête, dans son coeur peut-il continuer à vivre comme ça, jusqu’au moment où on le pince? Ou est la force de la foi et sa lumière? Dites-moi, cher Eric, comment je peux comprendre le chemin de vie d’un tel homme et comment je puis le rattacher à une foi?
    Je n’y arrive plus. Lorsqu’il se présente tant de dérives, je ne peux que penser que le ver est dans le fruit. S’il vous plaît, convainquez-moi du contraire.

    1. Cher ami,
      Merci pour ce commentaire qui pose une des plus importantes questions que toute cette affaire nous lance. Permettez-moi un peu « d’auto-promotion », en vous invitant à éventuellement un jour lire mon écrit: « Quand l’Eglise perd son âme » (éditions Fidélité/Avant-Propos): http://fidelite.be/livre-Quand-l-eglise-perd-son-ame-646.html. Il s’agit de la réédition retravaillée d’un livre que j’avais écrit il y a plus de dix ans. Déjà alors, j’étais au prise avec votre question: comment une Eglise faite de pécheurs peut-elle annoncer l’Evangile? En très bref, ma réponse est la suivante: si notre foi se base sur la vertu des papes, évêques, prêtres (et je me compte dans le lot), alors cette foi repose sur le sable. En effet, on trouvera parmi eux – hormis quelques saints – toujours une majorité de pauvres pécheurs et puis même une minorité de personnes ayant la conscience chargée de lourdes fautes. Roger Vangheluwe n’est pas le premier du lot et ne sera pas, non plus, le dernier. Mais si notre foi repose sur la puissance d’amour de l’Esprit, qui parvient – depuis 2000 ans – à donner vie à cette Eglise de pauvres hommes (contemplons les premiers apôtres, qui abandonnèrent le Christ), alors elle est bâtie sur le roc. Que les hommes d’Eglise parfois déçoivent… ce n’est malheureusement pas un « scoop ». Mais le Christ, lui, ne déçoit pas. Je prie pour vous et vous souhaite une montée vers Pâques, pleine de sens. EdB

      1. JUREK KUCZKIEWICZ, journaliste au Soir, m’écrit et me permet de publier sa réaction sur mon blog, ce que je fais bien volontiers. (Je poursuivrai la réflexion par un regard de fond sur toute cette affaire, d’ici quelques temps). Voici donc la réponse de Jurek K.:

        « Tout d’abord, merci de m’avoir cité et complimenté: je dois bien confesser que je m’en sens flatté.
        Sur le fond, je partage ta perplexité quant à la « traque » de RVG par la presse flamande. Mais voici ce que j’en pense après tout.
        La raison d’être de la presse, c’est de chercher l’information. La question de la publier, avec quelle amplitude de détails, etc, doit intervenir dans un second temps. Il peut arriver qu’on juge que l’information ne doit pas être publiée. Mais il faut d’abord la chercher.
        Rechercher l’information du lieu de résidence de RVG était, à mon sens, justifié. Si l’on avait découvert qu’il loge « anonymement », par exemple chez des amis ou dans un studio loué, publier le lieu et/ou des photos n’aurait sans doute pas été approprié, bien que je ne doute pas que certains collègues ou médias pensent et auraient agi différemment. Mais le lieu de résidence finalement établi par Het Laatste Nieuws prouve bien, a posteriori, que l’information valait la peine: avoir été abrité par la nonciature était tout sauf banal, et pose question.
        Secundo: l’histoire du traitement par la hiérarchie de l’Eglise des cas d’abuseurs pédophiles justifie que l’on continue à investiguer. L’Eglise a souvent simplement déplacé des abuseurs vers de nouveaux lieux où ils étaient susceptibles de récidiver, ce que beaucoup ont fait d’ailleurs. L’opinion publique et la presse ont donc raison aujourd’hui, hélas, de garder un oeil soupçonneux sur la façon dont l’Eglise gère ces cas ».

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