Marche pour la Vie : « Frappez sur le ballon. Pas sur les joueurs ! »

Dans un billet d’opinion publié ce jour dans la Libre (pp.54-55) en réaction à l’opinion du mardi (http://www.lalibre.be/debats/opinions/article/650175/marcher-pour-la-vie.html) , un collectif s’en prend à l’initiative de la deuxième « Marche pour la Vie » de dimanche : http://www.lalibre.be/debats/opinions/article/650799/qui-defend-vraiment-le-droit-a-la-vie.html. Sans doute est-ce dû à l’urgence de répondre avant ce WE au billet de mardi (parvenir à faire publier dès le vendredi une réponse à une opinion parue trois jours plus tôt, est – je le concède – un prouesse), mais je suis frappé par la faiblesse des arguments utilisés :

• D’abord, ce billet ne répond pas aux plaidoyer des organisateurs de la « Marche pour la Vie ». Ceux-ci regrettent la banalisation de l’avortement, acte grave qui met en jeu l’inviolabilité d’une vie à naître. Le billet, lui, dénonce la détresse sanitaire et médicale des femmes ayant eu jadis recours aux « faiseuses d’ange » pour avorter. Or, il serait possible de maintenir l’interdit social d’avorter au nom de la dignité de toute vie, tout en permettant aux femmes qui souhaitent le transgresser (ou qui vivent un de ces cas-limites qui sont régulièrement agités en guise d’argument), de vivre cela dans de bonnes conditions sanitaires. Ceci aussi donnerait la possibilité de mieux accompagner celles qui chercheraient d’autres voies : garder l’enfant à naître avec une aide de la collectivité, permettre son adoption,…
• Ensuite, ce billet rejette l’argument principal des marcheurs pour la vie… sans autre argument que de dire qu’il s’agit d’un « axiome ». Je les cite : « D’autre part, ils affirment que ce droit en menace un autre, plus important encore : celui de vivre. (… Cette affirmation) repose sur un axiome qui consiste à dire que l’embryon, dès sa conception, a qualité de personne humaine et que dans tout conflit d’intérêt, serait-ce avec la femme enceinte qui le porte, son existence ne peut en aucun cas être menacée ». Il ne s’agit pas d’un axiome. Il s’agit d’une question fondamentale en démocratie, qui s’applique à mille et une autres situations : La vie humaine est-elle totalement inviolable – ou seulement relativement inviolable ?
• Enfin et surtout, je regrette que cette opinion contradictoire oublie une des bases du débat démocratique constructif. Il existe un dicton en néerlandais qui dit : « de bal spelen, niet de man ». Traduction libre : « frappez sur le ballon, pas sur les joueurs ». C’est l’argumentation des faibles que de contredire leurs opposants en les décrédibilisant par la caricature et le cliché. Cela ne grandit pas les auteurs de l’opinion publiée en ce jour de parler sans plus d’ «argumentation fallacieuse des opposants à la légalisation de l’avortement ». C’est un peu facile, pour s’opposer aux jeunes universitaires qui organisent courageusement la deuxième « Marche pour la Vie », d’évoquer la sombre figure de Nicolae Ceaucescu.

Un débat serein et respectueux est-il donc possible sur la question de l’avortement? Je pense que oui. J’ai vécu cela dans l’ouvrage coécrit en joute amicale avec le professeur ULB Baudouin Decharneux : « Une cuillère d’eau bénite et un zeste de soufre » (éditions EME). Ci-dessous je reproduis une partie de nos argumentations respectives. Je ne partage pas le point de vue de mon contradicteur et ami. Cependant, il n’a pas besoin pour s’imposer de traiter mon propos de « fallacieux ». Du coup, son argumentation donne matière à réflexion. Je suggère aux défenseurs du « droit à l’avortement » de plutôt faire appel à des plumes de ce format pour réagir l’année prochaine à la troisième « Marche pour la Vie ».

« Une cuillère d’eau bénite et un zeste de soufre » (pp.22-25)

• Eric de BEUKELAER: « Avec l’avortement nous touchons à un des sujets les plus cruciaux du débat politique. Normal : Il s’agit d’un enjeu de vie ou de mort ; la question qui consiste à définir à partir de quand la vie humaine est inviolable et donc protégée par la loi. L’humanisme dont se réclament, avec d’autres, les catholiques ne tergiverse pas avec ce respect : Selon ses critères, la vie humaine est inviolable depuis son origine naturelle (conception) et ce, jusqu’à sa fin naturelle (mort). Limiter ce droit, c’est se lancer sur une pente glissante – slippery slope, disent les britanniques – pour l’état de droit : Quand la vie humaine devient « conditionnellement » inviolable (avant autant de semaines, la vie de l’embryon dépend de la volonté de sa mère à le garder ou non…), cette valeur centrale pour notre civilisation des droits de l’homme, perd son caractère « sacré » pour devenir relative à nos besoins du moment. J’accepte que d’autres citoyens ne partagent pas cet avis, mais je m’énerve quand ils dénaturent le plaidoyer qui est ici fait. Non, il ne s’agit pas d’imposer sa religion à des femmes enceintes – comme j’entends beaucoup trop souvent déclarer – mais bien de défendre l’inviolabilité de toute vie humaine au nom d’un humanisme sans concession. L’enjeu n’est donc pas religieux, mais philosophique et politique. C’est à ce niveau-là que doit se situer le débat, s’il se veut honnête. Je précise cependant qu’une conviction forte ne peut bannir le bon sens et l’humanité. Dans les chambres d’hôpital, des thérapeutes se trouvent souvent bien seuls face à tant de drames humains à gérer. Il faut de la retenue et beaucoup de pudeur avant de condamner ce qu’ils ont décidé de faire en âme et conscience. La défense de l’humain est un idéal avec lequel il n’y a pas à transiger. N’en faisons pas pour la cause un système sourd qui juge, sans entendre le cri des hommes. J’ai rencontré des millionnaires américains – catholiques bon teint – qui ne voulaient pas entendre parler d’avortement, mais n’imaginaient pas non plus, hélas, de financer une sécurité sociale un tant soit peu élaborée, pour aider les filles mères. A chacun – et donc à moi-même – s’adresse l’avertissement du Christ : « Sur la chaire de Moïse se sont assis les scribes et les Pharisiens : faites donc et observez tout ce qu’ils pourront vous dire, mais ne vous réglez pas sur leurs actes : car ils disent et ne font pas. Ils lient de pesants fardeaux et les imposent aux épaules des gens, mais eux-mêmes se refusent à les remuer du doigt. » (Matthieu 23, 2-4) (…)».
• Baudouin DECHARNEUX : « L’interruption volontaire de grossesse est certes un sujet sérieux. La question de la limite, ou plutôt de l’impossibilité de fixer la limite entre la vie et la mort, a toujours fait l’objet de grands débats. Il n’est aucune société durable qui ne pose la question des curseurs balisant les moments cruciaux de l’existence. De façon générale, les défenseurs du droit à l’interruption volontaire brandissent, comme je l’ai fait, la liberté des femmes à disposer de leurs corps. L’argument me semble irréfutable. Sauf, qu’en général, aucune société ne donne à ses ressortissants la liberté de disposer de leur corps… C’est vrai, il est difficile de tenir en toute logique une position qui oscille entre l’enfant-roi (voire l’embryon roi) et de l’autre revendiquer le droit à l’avortement. On est pas humain parce que les autres le décident… Les pourfendeurs de l’avortement brandissent, eux, le droit à la vie comme un absolu qui ne se négocie pas. C’est sans doute fort moral. Sauf qu’aucune société ne concède ce droit à ses concitoyens. Les adeptes du « tu ne tueras point » feraient bien de lire la Bible en hébreu, ils exhiberaient une autre maxime pour étayer leur injonction. Il est piquant de constater que les milieux les plus réactionnaires fustigeant les infâmes avorteurs, revendiquent la peine de mort créent des commandos anti-avortement parfois fort violents, adoptent des postures militaristes… J’en suis arrivé à penser que l’important réside plutôt dans la tension. Que diraient mes amis religieux si, d’un jour à l’autre, tous les laïques (à la Belge) s’exclamaient : « d’accord, vous avez raison. Cet impératif est non négociable ». Qu’est-ce qu’on fait de la légitime défense, des accidents de la route, des « bavures » militaro-policières, des guerres chirurgicales,… On en sait. La vie est un absolu. (…) »

5 réflexions sur « Marche pour la Vie : « Frappez sur le ballon. Pas sur les joueurs ! » »

  1. Qu’est-ce que la vie ?
    Quand j’étais enceinte de mes jumeaux, on a fait une première échographie , vers 1,5 mois de grossesse et j’ai vu sur l’écran 2 petits points qui clignotaient ; c’était les 2 petits coeurs: quelle émotion!
    Ca c’est la VIE

  2. Encore un coup de pouce pour votre marche!
    Belle conclusion que celle de Baudouin Decharneux… car sur base du principe absolu de l’inviolabilité de la vie humaine, n’aurions-nous pas dû vilipender nos Zorros en Lybie? Elle semble donc d’ores et déjà relativement inviolable, même en démocratie…
    Mais je te trouve un peu condescendant en recommandant une meilleure plume à tes antagonistes. Leurs arguments sont faiblards mais ils traduisent une blessure. Qu’aurait fait le Christ?

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